Alors que le racisme des étatsuniens blancs est en voie de disparition, le processus de destruction de l’Etat-providence engagé depuis Richard Nixon reproduit un système d’inégalités raciales qui s’est perpétué sous la présidence de Barack Obama.

En 1972, 39% des Etatsuniens blancs réclamaient des lois pour interdire les mariages mixtes : ils sont moins de 5% aujourd’hui. Défini comme sentiment de supériorité « naturelle » d’une race supposée, le racisme est donc en voie de disparition. Pourtant, moins de 4% des Etatsuniens estimaient en 2006 que le gouvernement devait agir pour améliorer la situation socio-économique des Noirs alors qu’ils étaient presque le double en 1975. Le paradoxe est violent : le racisme s’efface des mentalités mais l’indifférence qui progresse accroît les inégalités réelles entre Blancs et non-blancs dans l’illusion d’une société post-raciale.

Cet état de fait inacceptable et de mieux en mieux accepté est le résultat d’un long travail idéologique et des pratiques qu’il a inspirées. Dans l’essai qu’elle consacre à la « couleur du marché » (1), Sylvie Laurent explique que les nouvelles logiques de ségrégation raciale apparaissent et se renforcent au fil de l’offensive menée contre le New Deal rooseveltien, la Nouvelle frontière de John F. Kennedy et la Grande société de Lyndon B. Johnson par les idéologues du marché. Dans les années cinquante, Gary Becker affirme que la recherche rationnelle de gains de compétitivité et la dérégulation du marché du travail feront disparaître le racisme plus sûrement que toutes les lois coercitives contre les discriminations – en oubliant la contribution très efficace de l’esclavage au développement des Etats-Unis !  Milton Friedman estime quant à lui que sur un marché neutre quant aux couleurs de peau, les choix du raciste – ne pas servir un client noir – sont aussi rationnels que les choix du discriminé qui peut librement trouver des occasions de s’émanciper.

Appuyée par le discours sur le retour aux valeurs (l’éthique de la responsabilité), la thématique des lois sociales inutiles et contre-productives gagne de larges secteurs de l’électorat et alimente la propagande des candidats du Parti républicain. En 1968, Richard Nixon conjugue efficacement le néolibéralisme et le souci sécuritaire en affirmant qu’il ne s’intéresse pas aux différences raciales : pour lui, les transferts sociaux entretiennent la culture pathogène des Noirs et il faut incarcérer tous ceux qui ne respectent pas les lois du marché. Dix ans plus tard, l’Etat de Californie lance la révolte fiscale contre les programmes sociaux, qui va inspirer Ronald Reagan. L’électorat républicain et une partie de l’électorat démocrate sont persuadés que les transferts sociaux assurés par l’Etat providence ne profitent qu’aux Noirs. Logiques, ces électeurs assurent la victoire du Parti républicain qui célèbre la réussite individuelle par la prise de risque sur le libre marché : ils haïssent l’Etat Léviathan qui entretient une culture d’assistés et qui brime le « droit des Etats fédérés »… à ne pas appliquer une législation égalitaire. Plus tard, Bill Clinton, qui a compris le préjugé antiétatique, se fait le champion de la réduction drastique des aides sociales et de l’incarcération massive. Ce démocrate préserve sa bonne réputation antiraciste grâce à la petite minorité des Noirs qui ont fait fortune et qui portent la bonne parole individualiste-libérale.

Sous l’affichage des réussites individuelles dans les affaires, le sport et les médias, la ségrégation raciale effective a invalidé la théorie de la neutralité bienfaisante du marché. Il y a aux Etats-Unis un racisme spatial qui frappe les classes pauvres de couleur, reléguées dans des quartiers sous-équipés et livrées de surcroît à la prédation bancaire – les taux d’intérêts accordés aux Noirs avant la crise des subprimes étant supérieurs à ceux dont bénéficiaient les Blancs de même condition. Il y a un racisme scolaire qui s’est développé depuis que la Cour suprême a jugé en 2007 que les mesures en faveur de la mixité étaient discriminatoires à l’égard des Blancs. Les collégiens noirs ont peu de chance d’accéder à l’Université et ceux qui y parviennent ne peuvent financer jusqu’au bout leur scolarité faute de pouvoir s’endetter autant que les Blancs. Il y a un racisme sanitaire : « les Noirs sont le groupe le plus touché par les cancers, ils sont neuf fois plus souvent atteints par le sida que les Blancs, ont deux fois plus de risque d’avoir du diabète et dix fois plus de souffrir d’asthme. Le taux de mortalité des nourrissons noirs est deux fois plus élevé que celui des Blancs » note Sylvie Laurent qui souligne que l’Obamacare, système assurantiel ni public, ni centralisé, a cependant permis de réduire de 30% le nombre de familles noires privées de toute protection sociale…et plus fortement exposées au chômage que les familles blanches.  Il y a un racisme environnemental : en 2012, plus de la moitié des centrales à charbon les plus polluantes se situaient dans des zones habitées par des communautés de couleur. Il y a un racisme carcéral qui se double d’un racisme constitutionnel : depuis une décision de la Cour suprême en 2013, plusieurs Etats ont rayé des listes électorales les personnes qui ont un casier judiciaire : en Floride, plus d’un million de Noirs ont ainsi perdu leur statut de citoyens.

Beaucoup ont cru que la présence à la Maison blanche du couple Obama était le signe d’un dépassement de la question raciale. C’est un échec. Le marché néolibéral a créé un néo-racisme qui ne cessera d’accentuer les inégalités si l’Etat ne renoue pas avec le principe de justice qui impose de fortes interventions réparatrices et correctrices en vue de l’égalité.

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(1) Sylvie Laurent, La couleur du marché, racisme et néolibéralisme aux Etats-Unis, Seuil, 2016.