La pensée et l’œuvre du général de Gaulle ont été abandonnées ou résolument trahies au nom du réalisme.

On nous a dit et répété que l’époque n’était plus la même, que les conditions politiques avaient changé, et qu’il était urgent de voir les choses en face « à l’heure d’internet et de la mondialisation ». Pour donner de la profondeur au propos, on affirmait que le gaullisme, au fond, n’était qu’un pragmatisme.

Rien de plus faux ! De Gaulle est l’homme qui se fait « une certaine idée de la France » et qui agit selon des concepts. On est un chef d’Etat conceptuel quand on rassemble ses idées dans un corps de principes afin que ceux-ci déterminent l’action – mais la référence à une conceptualisation fondatrice doit être précisée.

Le Général ne fut pas un roi-philosophe, ni même un prince de la philosophie politique. Il eut été collé à ses examens de philosophie, où certains de ses contemporains ont brillé. Mais il fut supérieur à Sartre et à Merleau-Ponty, restés inertes dans Paris occupé, comme à Karl Schmitt et Martin Heidegger, qui firent bon accueil au nazisme au fil de leurs si savantes et subtiles élaborations.

De Gaulle ne fut pas non plus un doctrinaire, parce qu’il avait une pensée. Un doctrinaire s’occupe à fabriquer un système. Le général de Gaulle, comme tous nos grands serviteurs de l’Etat, a ordonné sa pensée à la nation française. L’histoire et les paysages de la France lui ont appris que sa nation, plus que millénaire, était l’œuvre de l’Etat. La pensée politique du général de Gaulle englobe toutes les époques et tous les régimes pour s’en tenir à l’essentiel : la continuité de l’histoire d’un peuple libre par l’action d’un Etat souverain.

Cette conception très classique de la nation française inspire la révolution conceptuelle de juin 1940. De Gaulle pense que la souveraineté et la légitimité, qui viennent, comme la France elle-même, du « fond des âges », sont les deux conditions fondamentales de l’existence nationale : il faut un pouvoir souverain pour que la France existe ; il n’y a pas de légitimité possible ni même concevable hors de cette affirmation souveraine.

La souveraineté, tout le monde pouvait en donner une définition en juin 1940 – même si beaucoup cherchaient seulement à en sauver les apparences sur le territoire métropolitain occupé, démembré et soumis. Mais la légitimité n’appartenait plus qu’aux monarchistes qui réputaient légitime le prince désigné par le droit dynastique. De Gaulle retrouve le sens premier du concept : le pouvoir légitime est celui qui incorpore l’unité et la continuité nationales quand la patrie est en danger. Le pouvoir légitime est celui qui fait la guerre et c’est parce que le général de Gaulle décide de continuer la guerre qu’il détient l’autorité légitime.

Cette révolution conceptuelle n’est pas un coup d’éclat, qui ferait pièce au coup d’Etat vichyste : l’autorité que le général de Gaulle tire de l’histoire et des impératifs de l’heure permet de maintenir la légalité républicaine, avant que celle-ci ne soit pleinement restaurée au terme de la lutte de libération nationale. En dépit de leurs faiblesses et de leur discrédit, les institutions de la IIIème République n’ont pas cessé d’être mais il fallait que la souveraineté nationale soit pleinement rétablie dans la France libérée pour que la souveraineté populaire et les libertés démocratiques et le régime parlementaire soient de nouveau assurées.

Être gaullien, c’est lier, indissolublement, le principe de souveraineté et le principe de légitimité – ce qui suppose une intelligence capable d’englober et d’assumer l’histoire millénaire de la nation française. Être gaullien, c’est lier, indissolublement, la démocratie et la souveraineté nationale. C’est penser et agir en politique.

 La raison politique ne suffit pas. Elle domine le chaos des événements et des passions. Elle commande la stratégie militaire. Elle mobilise les combattants. Mais elle est inopérante sans la force.

Aujourd’hui, on ne sait plus ce qu’il en est de la force, confondue avec la puissance et avec la violence comme effets conjoints de la domination. La force est une vertu. C’est même une vertu cardinale, comme Charles de Gaulle l’avait appris au catéchisme. Beaucoup d’intellectuels recherchent dans les appareils étatiques ou partisans la force dont ils sont dépourvus et deviennent les jouets d’une volonté de puissance. Ce sont des faibles, qui le resteront. Le général de Gaulle a en lui une force qu’il met tout entière au service du pays. Ce n’est pas un « homme fort » selon l’imagerie populiste. Ce n’est pas non plus un cynique qui ne croit qu’aux rapports de force. La force, c’est la persévérance dans l’intention juste. De Gaulle est un politique armé de ses principes qui se place résolument dans la dialectique du faible et du fort, en vue du plein rétablissement de la souveraineté française.

Il est facile de rependre et de commenter les concepts gaulliens. Il est très difficile d’incorporer les principes d’unité, de continuité et d’indépendance car il faut alors un passage à l’acte. Bien entendu, les discours sont des actes – celui du 18 juin 1940 à Londres comme celui du 4 septembre 1958 place de la République. Mais les paroles décisives d’un homme d’Etat l’engagent dans un monde où il va devoir utiliser sa force pour créer une nouvelle réalité au lieu de se soumettre à l’ordre des choses. C’est seulement de cette manière que le Général peut être défini comme un réaliste : il crée la France libre, qui n’est presque rien en juin 1940 mais qui va devenir la réalité sur des territoires de plus en plus étendus de l’Empire français puis en métropole.

Être gaullien, ce n’est pas tenter de faire revivre l’épopée de la France libre et rejouer la Résistance intérieure – sans risquer sa vie. C’est comprendre la force du faible et l’appliquer tout entière à ses desseins.

La France a su conquérir puis préserver sa liberté alors qu’elle était de peu de poids face au Saint-Empire et à la Papauté à l’époque médiévale, face à l’empire espagnol au 16ème siècle… Sa fragilité géostratégique l’a obligée à trouver en elle-même la force de résister aux grandes puissances : c’est la force de ses institutions et l’audace de sa politique étrangère – l’alliance ottomane à partir de François Ier, puis l’alliance avec les princes protestants – qui permettent au royaume de France d’engendrer la nation moderne.

La politique gaullienne reprend la ligne multiséculaire de la résistance et de l’affirmation souveraine à la fois dans la lutte contre l’Allemagne et dans les relations avec les alliés. La règle d’or de cette politique est simple : on passe des compromis à proportion de sa force et la faiblesse interdit toute concession. En situation d’extrême faiblesse, la persévérance qui est la marque du fort doit se durcir en intransigeance. Face aux Anglais qui l’accueillent et le reconnaissent et surtout face à Roosevelt qui le déteste, le Général maintient une attitude d’extrême rigueur, agrémentée de défis insolents et de provocations inouïes. Intransigeance face à Vichy quand Londres et Washington louvoient. Intransigeance face aux manœuvres anglaises au Levant. Intransigeance à la veille du débarquement en Normandie lorsque les Anglais et les Américains veulent faire la guerre avec leur fausse monnaie. C’est ainsi que la France a retrouvé sa place dans le camp des vainqueurs et son rang dans le monde.

L’admiration devant la politique gaullienne risque de nous faire oublier la question primordiale : en situation d’extrême faiblesse, aurons-nous la force de refuser tout compromis ? On cède si facilement, pour obtenir quelques moyens, un peu de confort ou tout bêtement pour rester poli ! Où trouve-t-on la force des refus que même les plus fidèles trouvent suicidaires ?  Dans la force des principes que l’on défend et qui vous défendent de céder, assurément. Mais surtout dans le fait qu’on a choisi de se vouer au service de l’Etat et de la nation, ce qui implique le sacrifice de la carrière et d’une grande part de la vie privée. C’est le dévouement au bien public qui efface les prudences carriéristes, qui dissipe les peurs et les timidités – mais pas les angoisses liées à la charge.

Le moment où l’on se met à incarner la fonction n’est pas descriptible. Il faut imaginer un homme saisi par l’histoire et par les impératifs politiques. Ce saisissement provoque le vertige et exclut la jouissance du pouvoir qu’éprouvent les ambitieux parvenus à leurs fins : l’homme qui incarne l’Etat et qui incorpore l’histoire nationale doit veiller jour après jour à ce que la force de l’Etat et sa propre force soient appliquées à la justice et à la liberté. Mais cette prise de fonction serait privée de toute efficacité si elle ne faisait pas l’objet d’une reconnaissance publique.

A Londres, en 1940, le général de Gaulle est reconnu par un petit nombre de Français de toutes conditions. Leur ralliement est la première esquisse du consentement populaire qui est indispensable à la légitimité. Tout au long de la guerre, à la Libération puis après 1958, le Général est l’homme du rassemblement dans un « parti » singulier, qui se forme chaque fois que la patrie est en danger. Le parti des Politiques s’est constitué au 16ème siècle pour sortir de la guerre civile entre catholiques et réformés. Il a rassemblé autour d’Henri IV les partisans de la restauration de l’Etat dans son indépendance et de l’unité du royaume menacé par les puissances étrangères et plus particulièrement par l’Espagne. C’est le parti « souverainiste », d’autant plus conscient de lui-même que Jean Bodin conçoit pendant cette période critique sa doctrine de la souveraineté.  On le retrouve à Valmy, puis autour de Gambetta, de Clémenceau, du général de Gaulle. Il a tenté de se réunir autour de Philippe Séguin ou de Jean-Pierre Chevènement mais le premier n’avait pas le courage de la rupture fondatrice et le second voulait trop être aimé du pouvoir pour aller jusqu’au bout de ses aventures.

Les déceptions n’ont pas ruiné l’espérance des Politiques. Ils sont aujourd’hui dispersés dans divers groupes ou réseaux de droite et de gauche. Hétérodoxes en économie, hostiles à l’Europe selon Bruxelles et à l’Otan, ils ont mûri leur réflexion sur la souveraineté et il faudrait peu de jours pour qu’ils s’accordent sur un programme de gouvernement. Il leur manque l’homme ou la femme qui aurait la capacité de les fédérer. On le trouvera, un jour ou l’autre, parmi les jeunes gens qui sont en train d’acquérir l’intelligence de l’histoire et les préceptes de la raison politique.

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Article rédigé pour le Cercle Aristote, 1er septembre 2018

 

 

 

 

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