Alexis Tsipras fut parfois salué comme « gaullien », lorsqu’il décida de recourir au référendum. La référence fut oubliée dès que le Premier ministre grec fit le choix politique de la capitulation. Plutôt que de l’accabler – les événements s’en chargeront – il importe de comprendre pourquoi Alexis Tsipras ne fut pas du tout gaullien malgré des discours et des gestes qui laissaient espérer une politique de la résistance et du redressement.

Résumons. Fin juin et au début du mois de juillet, face à l’Eurogroupe, le Premier ministre et son gouvernement disposent de moyens somme toute considérables : une majorité au Parlement, un vaste soutien populaire, une Banque centrale que l’on peut réquisitionner, une administration qui peut organiser le prélèvement d’un impôt forcé, une possibilité de rapprochement avec la Russie, une armée et une police légalistes qui pourraient facilement faire face à des tentatives de déstabilisation et, à moyen terme, la capacité d’influencer le combat politique dans toute l’Europe du sud. La pression des autres membres de l’Eurogroupe est certes violente, l’asphyxie organisée par la Banque centrale est réelle, mais le gouvernement grec peut déjouer les manœuvres d’intimidation et choisir la sortie de la zone euro (1).

Pourtant, Alexis Tsipras renonce et la défaite de Syriza a valeur d’avertissement : si des partis anti-austérité prennent le pouvoir en Espagne, au Portugal, en Italie ou en France, ils disposeront des mêmes moyens étatiques et seront exposés aux mêmes tentatives de coup de force. Il faut donc espérer que les dirigeants actuels et futurs se préparent à l’affrontement. La question du programme est importante, celle des alliances aussi mais la victoire électorale et le soutien populaire n’offrent aucune garantie : nous l’avons vu en France depuis 1983 et en Grèce cette année. Sommes-nous condamnés à faire des paris sur la solidité psychologique des gens que nous voulons porter au pouvoir ? Il est possible de réfléchir plus avant, non sur les convictions exprimées mais sur la nature de la conviction politique forgée pendant les années d’opposition et mise à l’épreuve du pouvoir.

Bien entendu, les dirigeants de Syriza, de Podemos et du Parti de gauche sont riches d’analyses, d’expériences et de convictions. Ils ont lu Marx et Gramsci, c’est impressionnant. Ils s’y connaissent en luttes sociales et politiques, c’est incontestable. Ils sont persuadés qu’ils incarnent une radicalité nouvelle. Ils ont l’intelligence, le courage et, quand ils prennent le pouvoir, la volonté de changer l’ordre des choses. Hélas, cela ne suffit pas. Que manquait-il à Syriza ? Que manque-t-il au Parti de gauche qui piétine loin derrière le Front national ? Que risque-t-il de manquer à Podemos ?  Pour trouver une réponse, les dirigeants actuels et futurs de la gauche « radicale » auraient avantage à s’interroger sur la démarche politique d’un homme qui est hors de leur culture et de leurs représentations. Comment De Gaulle est-il devenu gaullien ? Telle est la question.

A Londres, en juin 1940, le général de Gaulle est dans une situation d’extrême faiblesse, matérielle, militaire et politique. Lorsque Pierre Denis prit la responsabilité des finances, la caisse contenait la veille 14 shillings mais cette réserve était épuisée et le nouveau venu tira de sa poche 10 shillings pour financer l’envoi de deux télégrammes signés par le général de Gaulle. Le 15 août 1940, les Forces Françaises Libres comptent 4 500 soldats qui obéissent à un homme jugé par une cour martiale et condamné à mort le 2 août pour «trahison, atteinte à la sûreté de l’État, désertion à l’étranger en temps de guerre sur un territoire en état de guerre et de siège». Dans la capitale britannique, la haute hiérarchie militaire est tout aussi absente que l’élite civile. De Gaulle est seul, dans une Angleterre qui risque à son tour d’être envahie et terrassée. Presque seul : des soldats rescapés de la Norvège, des légionnaires, des lieutenants et des capitaines, des marins du commerce et des marins pêcheurs, des « patriotes anonymes […] qui se sont échappés de France pour servir » écrit Jean-Louis Crémieux-Brilhac (2). Ce sont « des hommes partis de rien » (3) et le général de Gaulle est le premier d’entre eux.

Le premier et le plus fou de tous. Sa folie, c’est de ne pas vouloir admettre la réalité telle que la décrivent les gens importants – députés, ministres, généraux, intellectuels éminents – qui se retrouvent à Vichy ou qui, en métropole et dans l’Empire, font allégeance au pouvoir de fait. Au début de l’été 1940, toutes les données objectives prouvent que l’Allemagne a gagné la partie et que l’Angleterre n’en a plus pour longtemps. Le réalisme, c’était l’armistice et c’est la nécessité de trouver un arrangement avec Hitler pour sauver ce qui peut l’être et trouver pour la France une place dans l’Europe nouvelle… La folie du général de Gaulle, c’est de penser qu’une autre réalité va apparaître – celle d’une Allemagne incapable de gagner une telle guerre, celle d’une Angleterre qui va tenir en attendant l’entrée en guerre des Etats-Unis, celle d’une France qui peut se réaffirmer hors du territoire métropolitain.

On est tenté de crier au génie stratégique du Général et d’en rajouter sur l’héroïsme de ses décisions. C’est plus prosaïque. De Gaulle est un militaire qui situe les rapports de force dans le temps et dans l’espace. Mais son coup d’œil, aussi magistral soit-il, ne suffit pas à expliquer que le soldat rebelle devienne le général de Gaulle : un grand stratège eût simplement demandé à rejoindre un état-major britannique. Son génie c’est, au sens premier, sa capacité à créer une nouvelle réalité.

(à suivre).

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(1)    Pour une explication d’ensemble, appuyée par une information très sûre, cf. le blog de Jacques Sapir : http://russeurope.hypotheses.org/

(2)    Cf. La France libre, Gallimard, 1996.

(3)    Cf. René Cassin, Les hommes partis de rien, Plon, 1975.