La célébration de l’Europe, selon la doctrine reprise par la liste de la majorité, est contredite par la pratique gouvernementale.

L’observation est ancienne, mais il n’est pas inutile de la rappeler en période de campagne pour les élections européennes : l’union économique de l’Europe n’est possible qu’en période de prospérité, car les nations partenaires peuvent se mettre d’accord sur le partage des fruits de la croissance. En période de crise, chacun s’efforce de défendre ses intérêts et ceci d’autant plus fermement que la logique libérale favorise une répartition « sauvage » des avantages subsistants.

Comme ses prédécesseurs, le gouvernement Balladur est pris dans ce paradoxe. D’un côté, la liste qu’il patronne ne peut manquer de vanter les mérites d’une Europe unie, et se réfère plus ou moins explicitement aux principes du libéralisme économique. De l’autre, le gouvernement doit, surtout à un an de l’élection présidentielle, défendre les intérêts économiques de la nation, veiller à la protection des acquis sociaux, et s’efforcer d’apaiser les craintes et les colères des milieux les plus turbulents et des secteurs qui peuvent paralyser certaines activités. Or la contradiction entre le discours et les actes gouvernementaux a éclaté, en pleine campagne électorale, sur trois questions particulièrement délicates.

D’abord le vin. La Commission de Bruxelles propose de réduire la production vinicole pour rétablir, dit-elle, les équilibres du marché. Si les ministres de l’Agriculture acceptent cette mesure, les viticulteurs français devront limiter leur production annuelle à 51,8 millions d’hectolitres – contre 58 millions de moyenne annuelle depuis 1990. 80 000 hectares de vignes seraient par conséquent mis en friche et 30 000 viticulteurs réduits au chômage. Pour le gouvernement français, le dossier est explosif et il n’est pas difficile de deviner le parti qu’il adoptera.

Ensuite les avions. On sait que le gouvernement français s’est opposé à l’ouverture immédiate de la ligne Orly-Londres aux compagnies britanniques, malgré les accords européens sur la « libéralisation » du trafic aérien. Le gouvernement a raison de défendre la compagnie nationale, mais il se trouve cette fois enfermé dans un double piège : celui de l’accord passé par le précédent gouvernement, qui a accepté avec une grande légèreté le principe de concurrence ; celui des convictions officiellement libérales de la droite qui devraient conduire M. Bosson à réclamer toujours plus de déréglementation !

Or le gouvernement est aujourd’hui obligé de reconnaître que la logique libérale du moindre coût donne l’avantage aux compagnies qui font une politique anti-sociale, et que la déréglementation aura en Europe les mêmes conséquences catastrophiques qu’aux Etats-Unis.

Dernier point, non le moindre : voici que l’Allemagne réclame des mesures de déréglementation sociale au niveau communautaire. Là encore, le gouvernement devra choisir entre ses convictions libérales et la défense, dans son propre intérêt des acquis sociaux. Moralité : il faudra un jour où l’autre que l’Europe institutionnelle renonce à sa dogmatique libérale. Ou bien elle volera en éclats.

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Article publié dans le numéro 623 de « Royaliste » – 30 mai 1994.