L’opinion publique existe-t-elle ? Et si oui les sondages en sont-ils une expression scientifique ? Deux questions décisives pour la démocratie…

Pas de jours sans sondage, pas la moindre question qui ne soit posée et analysée par un institut d’opinion : cote de popularité, intentions de vote, réformes techniques, pratiques sexuelles, tout donne lieu à des statistiques, à des graphiques, et aux interprétations savantes des politologues. Des comportements et des décisions en découlent, qui modifient le jeu politique. L’avantage, nous assure-t-on, serait double puisque le savoir accompagnerait désormais la démocratie.

Or cet avantage n’est qu’une illusion ; il ne s’agit pas de science mais d’une croyance délibérément entretenue qui tend à disqualifier les procédures démocratiques et qui ruine la légitimité de la classe politique. Telle est la thèse très solidement argumentée que défend Patrick Champagne dans un ouvrage appelé à devenir une référence majeure. Dès 1973, le sociologue Pierre Bourdieu avait reproché aux instituts de sondage de fabriquer l’opinion publique qu’ils prétendaient mesurer en postulant que tous les individus ont une opinion, que tous se posent bien la question qu’on leur pose, et que toutes les opinions, de même valeur sur le plan politique, ont aussi le même poids social. Patrick Champagne reprend, précise et prolonge cette critique initiale en montrant que la notion d’opinion publique, floue et manipulable, doit être analysée à travers une série de distinctions, comme le fit naguère Alfred Sauvy, et sans jamais prétendre la connaître toute entière.

La prétendue science des sondages a balayé ces prudences en rassemblant des chiffres et des pourcentages comme si c’était l’expression même de la vérité. Encore faudrait-il que ces « données » soient établies selon des méthodes rigoureuses, et analysées par des observateurs impartiaux sans que les conditions de l’expérience puissent orienter ou modifier les réactions des personnes interrogées.

Tel n’est pas le cas. Les instituts de sondages sont des organismes commerciaux qui vendent un produit, veillent à leur publicité et poussent à la consommation. Devenus « crédibles » grâce aux sondages effectués à la sortie des urnes, dont les résultats sont justes mais sans grand intérêt, ils ont incité la presse et les hommes politiques à leur commander des enquêtes de plus en plus raffinées mais de moins en moins sérieuses. Ainsi, un sondage sur un comportement social particulier ne signifie rien s’il n’est pas accompagné d’entretiens approfondis et d’observation ethnologique. De plus, les politologues qui commentent les résultats n’ont pas la neutralité requise puis qu’ils sont professeurs de sciences politiques, rétribués par les instituts et parfois conseillers de dirigeants politiques. Quant aux sondés, nul ne s’inquiète de savoir s’ils comprennent les questions de la même manière que les enquêteurs, et nul n’est en mesure de vérifier l’interprétation des réponses. En outre, les instituts ont de plus en plus recours à des sondés « professionnels », ce qui trans forme évidemment les conditions et les résultats de l’enquête.

Ces méthodes pifométriques donnent des résultats aberrants (95% des personnes interrogées sont pour ou contre telle réglementation que 23% déclarent connaître) et des estimations fausses : Raymond Barre, qui « caracolait » en tête des sondages a été battu dès le premier tour. Pourtant, les sondages se sont imposés comme vérité d’évidence, comme enjeu déterminant. C’est que les sondeurs jouent sur deux tableaux : aux hommes politiques qui se méfient, ils expliquent que les résultats sont scientifiques ; et les scientifiques qui contestent sont accusés de mépriser la démocratie. L’intimidation a été efficace mais l’illusion est maintenant dévoilée : les sondages sont scientifiquement faibles et leur force politique constitue une menace pour la démocratie puisqu’ils brouillent sans cesse l’expression du suffrage universel, puisqu’ils aboutissent à une constante mise en doute de la légitimité des représentants de la nation.

Qui osera tirer de cette critique fondée les conclusions qui s’imposent ?

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(1) Patrick Champagne, Faire l’opinion, Editions de Minuit, 1990.

Article publié dans le numéro 553 de « Royaliste » – 25 février 1991