Face à l’antisémitisme, l’indignation ne suffit pas. Depuis que M. Le Pen lâche son venin – d’abord le « détail », puis le jeu de mots sur Michel Durafour, et maintenant la dénonciation de « l’internationale juive » – des milliers d’articles réprobateurs ont été écrits, sans que le Front National en soit sérieusement affecté.

Face à l’antisémitisme, la bonne conscience n’est pas de mise. Nous ne saurions oublier que l’Eglise catholique et la plupart des familles politiques de notre pays, la nôtre singulièrement, ont participé à ce délire. Et s’il est vrai que les responsables politiques et les autorités spirituelles sont aujourd’hui d’une vigilance exemplaire, nul ne peut être certain de ne pas compter, parmi ses fidèles ou ses électeurs, quelques-uns de ces millions de Français (21 % en 1988) qui estiment que « les juifs ont trop de pouvoir en France ».

L’inquiétant est que cet antisémitisme, naguère larvé et honteux, prend à nouveau une forme idéologico-politique, certes grossière mais efficace puisqu’elle donne au fantasme une apparente cohérence intellectuelle et une expression publique. M. Autant-Lara est déjà en retard sur son temps, lorsqu’il égrène ses ignominies : après les « lapsus » et les « plaisanteries », voici que s’instruit à nouveau le procès des Juifs, à partir de thèses qui mêlent le racisme de la Nouvelle droite, le révisionnisme négateur du génocide et le vieil antisémitisme maurrassien.

FAUTES

Que ce semblant de doctrine soit faux et pervers ne l’empêchera pas, l’histoire de notre siècle l’atteste, d’exercer une séduction dangereuse et croissante. L’attrait de la thèse antisémite, c’est qu’elle est simple à comprendre et facile à appliquer : dans notre monde complexe, secoué de crises difficiles à analyser, voici que l’on désigne un responsable tout proche, une cause unique qui prend la forme d’un complot à la fois redoutable et rassurant puisque le cosmopolitisme qui menacerait notre identité est par définition le fait d’étrangers …

Pendant quarante ans, ceux qui tenaient de tels raisonnements furent regardés comme fous, ou dénoncés comme criminels en puissance. Mais quand un politicien drapé de tricolore et un primat de Pologne en viennent à dénoncer publiquement l’influence juive, nul ne peut s’étonner que l’antisémitisme retrouve un large crédit dans l’opinion.

Face à cette menace, il n’est plus temps de rechercher des adjectifs pour qualifier l’inqualifiable, de démontrer à soi-même et à ses amis sa parfaite rigueur politique et morale, ou de se rassurer en affirmant que l’antisémitisme isole celui qui le professe. Avec plus de 14% des voix à la dernière élection présidentielle, M. Le Pen se trouve dans un curieux isolement… Dans la résistance au Front national, trop de fautes ont été commises, par suffisance intellectuelle, par méconnaissance de l’adversaire, par désir d’en faire et d’en dire plus que les autres. Il faudrait cesser de mettre en scène le scandaleux pour mieux faire valoir ses bons sentiments, ou par simple goût du spectaculaire : ce ne sont pas les provocations – celle du magazine « Globe » notamment – qui feront reculer l’antisémitisme. Il faudrait éviter les règlements de comptes qui réjouissent l’adversaire. Comment Jean-Marie Domenach peut-il reprocher à certains juifs de « toucher les dividendes d ‘Auschwitz » en omettant de dire que, si dividendes il y a, d’autres que « certains juifs », en ont largement profité. Il faudrait renoncer aux actions violentes : celles qui ont visé M. Le Pen n’ont fait que le conforter, et la récente agression contre M. Faurisson aura le même effet. Il faudrait admettre enfin que la dénonciation de l’antisémitisme ne doit pas s’adresser à ceux qui sont déjà convaincus de sa nocive absurdité mais aux autres, qui risquent d’y succomber,

SYMBOLE

Plutôt que d’accabler les plus fragiles d’un discours moralisateurs, il faut patiemment faire valoir quelques raisons simples :

– La thèse du «complot juif» ne tient pas debout puisque tout groupe politique ou religieux, soigneusement isolé et accusé d’intentions mauvaises, peut être réputé comploteur tant il est vrai que les catholiques et les protestants, les trotskistes et les royalistes sont, comme les juifs, « partout » . ·

– Il n’y a pas de distinction qui tienne entre la dénonciation d’un groupe de pression juif (« antisémitisme d’Etat ») et le racisme : la méthode de discrimination est identique dans les deux cas, et le discours d’exclusion prononcé à l’encontre d’une communauté la désigne immanquablement à la persécution.

– la tradition juive ne peut être en aucune manière une menace pour l’identité nationale et pour la civilisation occidentale puisque cette tradition est, historiquement, fondatrice de nos croyances et de nos valeurs essentielles. En outre, il n’est pas difficile de montrer la part éminente prise par cette tradition dans la pensée et dans le rayonnement culturel de l’Europe – en France, en Allemagne, en Autriche singulièrement.

– Se prétendre antisémite par traditionalisme est une imposture absolue puisque le peuple juif est, plus que tout autre, celui de la tradition, de la mémoire vivante, de la fidélité à la parole divine. Par une perversion dont ils sont coutumiers, les antisémites nient les valeurs dont ils se disent abusivement détenteurs.

Il est possible et nécessaire de résister à la propagande antisémite par une argumentation raisonnée, puisée aux meilleures sources. Nous l’avons fait et nous continuerons de le faire, mais sans jamais oublier que nous avons d’abord à dissiper un fantasme. « Le symbolique a cette fonction pacificatrice de tenir l’abomination en lisière » écrit Gérard Miller dans un livre récent. Là est en effet le point décisif. Or Je plus inquiétant, ces derniers mois, était de voir le nom et le lieu d ‘Auschwitz devenir l’enjeu d’un conflit religieux, récupéré et exploité par les extrémistes du Front national et de « Présent ». Il est heureux que Jean-Paul Il ait décidé de mettre fin à cette discorde, en entérinant les accords sur le déplacement du Carmel. L’abominable, qui s’exprimait avec une violence croissante, est à nouveau tenu en lisière. En lisière seulement.

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Editorial du numéro 521 de « Royaliste » – 1er octobre 1989