Devant l’irrésistible ascension du Front national, observons, aussi froidement que possible, les nouvelles étapes qui ont été franchies.

– Lors des élections municipales partielles, le parti de Jean-Marie Le Pen a montré qu’il pouvait, comme à Clichy-sous-Bois, attirer à lui le quart des électeurs et progresser de manière importante dans plusieurs autres communes. Cela signifie que le Front national sera capable de devancer les autres formations de droite aux législatives de 1993 ou de leur imposer des « triangulaires » meurtrières.

– Solidement campé dans le paysage électoral, le Front national commence à séduire des intellectuels, comme en témoigne la longue liste des membres de son Conseil scientifique. Grâce au concours des théoriciens de la Nouvelle droite, dont on ne peut contester l’intelligence, le F.N. est en train de se donner une idéologie qui renforcera sa cohérence et qui exercera une séduction croissante sur une droite classique sans pensée ni projet.

– Le congrès de Nice a marqué un élargissement des « compétences » du Front national, notamment dans le domaine de l’enseignement et dans celui de l’écologie. Le lien qu’il tente d’établir entre l’écologie et l’immigration ne doit pas prêter à sourire : il avait été facilement établi, dans l’Allemagne des années trente, au nom d’un même souci de pureté – de la nature et de la « race ».

– Les gains électoraux et l’affirmation idéologique s’accompagnent d’une action méthodique sur le terrain, en direction de celles et de ceux qui éprouvent un sentiment d’insécurité et vivent dans l’exclusion sociale. La propagande national-populiste est d’autant plus efficace que les autres formations politiques ignorent ou ont délaissé le « militantisme de proximité ».

RÉPÉTITION

Il faut donc prendre Jean-Marie Le Pen très au sérieux lorsqu’il dit sa volonté de conquérir rapidement le pouvoir. L’homme a déjà franchi les principales barrières politiques, morales, légales qu’on prétendait infranchissables. On le traitait de matamore lorsqu’il annonçait qu’il dépasserait le Parti communiste. On riait lorsqu’il se voyait comme premier candidat de la droite. On a cru que sa violence et ses excès de langage finirait par le déconsidérer. Va-t-on rire encore de son rêve élyséen ? Trop longtemps, l’aveuglement et le mépris on fait bon ménage. Puis le scandale est devenu une donnée, voire une question, et le cordon sanitaire s’est transformé en lien tactique dans certains conseils régionaux et municipaux. Ainsi porté, par son énergie et par son habileté, mais aussi par les complaisances et les compromissions de trop de représentants de la droite classique, Jean-Marie Le Pen en est venu à représenter, pour un Français sur cinq, un exutoire, une planche de salut, ou l’image même de la France. Il est facile de prévoir que l’homme ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Face à ce danger majeur, il est consternant de voir la droite classique persévérer dans les mêmes erreurs. Entre 1986 et 1988, son discours sécuritaire et son projet de réforme du code de la nationalité avaient donné aux thèses xénophobes une crédibilité que les surenchères lepénistes n’ont fait que renforcer. Malgré l’échec flagrant de cette tentative de récupération, voici qu’elle s’obstine à reconquérir son électorat perdu en faisant assaut de démagogie nationaliste. D’une phrase, Jean-Marie Le Pen a balayé cette illusion, en disant que les électeurs préféreraient l’original à la copie. Mais il y a plus grave. Non contents de répéter leur erreur tactique, le RPR et l’UDF s’engagent dans une voie qui conduit à la négation de toute notre tradition nationale et de nos valeurs fondamentales. En proposant de soumettre l ‘obtention de la nationalité à une déclaration volontaire assortie de conditions, les états-généraux de l’opposition rompent avec notre conception traditionnelle tant monarchique que républicaine – de la nation comme communauté de naissance sur un même sol. Subversive quant à nos principes, cette proposition est en outre paradoxale : on ne peut se plaindre qu’il y ait « trop d’étrangers » et rendre plus complexe l’accession à la nationalité.

En proposant de limiter les droits sociaux des étrangers, malgré la juste protestation de Bernard Stasi, l’opposition porte atteinte au principe d’égalité inscrit dans l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme comme en a déjà jugé le Conseil constitutionnel. Ce faisant, l’opposition agit, nous dit-on, moins pas conviction que par calcul, puisque ce discours dur serait destiné à masquer un accord possible avec le gouvernement sur la politique d’intégration et sur la lutte contre le racisme. L’inconvénient est que ces assurances discrètes ont été publiées dans la presse. Le Front national aura donc beau jeu de dénoncer les compromissions de la droite classique tout en retirant un surcroît de crédibilité de propositions qu’il pourra radicaliser tout à loisir.

Face à cette situation inquiétante, nous ne saurions nous résigner au pire, ni nous réfugier dans une critique des erreurs de la droite, en rappelant sans cesse, pour faire bonne mesure, les reproches que nous avons adressés au Parti socialiste et au gouvernement. Des possibilités sont offertes, qu’il faut saisir sans tarder. Le Premier ministre a raison de rechercher un consensus entre la droite et la gauche parlementaire en matière de racisme et d’intégration. Il faut souhaiter qu’il l’obtienne rapidement, afin qu’une politique soit enfin conduite et clairement expliquée. Il faut certes que les lois protègent les personnes et les communautés contre les agressions et les insultes racistes dont elles sont presque quotidiennement victimes. Il faut surtout simplifier et accélérer la procédure de naturalisation pour ne pas créer d’immigrés clandestins, lutter contre ceux qui emploient de la main d’œuvre servile, inscrire les questions d’emploi, d’enseignement, d’urbanisme dans une loi-cadre pour l’intégration dont un ministère spécifique aura la charge. Cela sans négliger, comme on l’a fait trop souvent, de répliquer à Jean-Marie Le Pen sur le fond – qu’il s’agisse de l’identité nationale, de la tradition historique de notre pays ou de son projet. Royalistes, républicains, démocrates de droite et de gauche, n’aurions-nous plus rien à dire sur notre nation et à ses citoyens actuels ou en devenir ?

***

Editorial du numéro 535 de « Royaliste » – 16 avril 1990.