Que reste-t-il aux gens de gauche qui ont sacrifié la tradition socialiste, trahi leurs promesses, renié leurs engagements ? L’antimonarchisme ! Ou plutôt, la dénonciation du monarchisme et du royalisme tels que la gauche les avait autrefois fabriqués grâce au bricolage idéologique maurrassien.

Cela fait longtemps que l’Action française n’apparaît plus sur la scène politique, mais il reste un paquet de concepts et d’images que les renégats de gauche exploitent lorsque Jean-Marie Le Pen se fait trop discret. Le pétainisme, le nationalisme, le racisme, le cléricalisme, l’intégrisme catholique : telle est la mixture parfumée à la fleur de lys qu’on réchauffe avec des mines dégoûtées.

Comme Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel ont beaucoup à faire pour conserver l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes, Le Monde se livre volontiers à cette cuisine. Voici peu, il racontait l’itinéraire d’un adolescent romantique, amateur de chevalerie, dérivant de l’Action française vers le néo-nazisme avant de se suicider. L’exploitation de cette tragédie toute personnelle lève le cœur. Donner une leçon de politique à partir d’un cas pathologique relève de l’imposture. Et la bonne conscience un instant retrouvée se paie de gros mensonges par omission : par exemple la part prise par de nombreux militants de gauche et d’extrême gauche dans la collaboration avec le nazisme. Jean-Marie Colombani devrait s’en souvenir, tout comme les lecteurs des biographies de Lionel Jospin.

Je pourrais durcir et préciser la polémique sans craindre la moindre réponse puisque notre journal n’est plus cité dans les colonnes du Monde depuis une quinzaine d’année. Ceci pour une raison simple : des royalistes laïcs, républicains et démocrates, fidèles à l’esprit de la Résistance, qui combattent depuis plus de trente ans le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, cela n’entre vraiment pas dans le schéma qui enferme le royalisme dans une nostalgie extrémiste.

Ces manipulations seraient dérisoires si elles n’aboutissaient pas à une véritable désinformation. A quelques exceptions près, silence sur Siméon de Bulgarie, Michel de Roumanie et Alexandre de Yougoslavie. Silence sur le combat démocratique des monarchistes iraniens et irakiens. Mise en scène de groupuscules extrémistes en Russie et en Serbie… Les journalistes du Monde et d’ailleurs qui se livrent à ces occultations et dénigrements ne s’aperçoivent pas qu’un large public féru d’histoire connaît ou peut facilement découvrir le gallicanisme des capétiens, l’alliance nouée entre les rois très chrétiens et la Turquie ottomane, le rôle joué par les rois de Roumanie et de Bulgarie dans la protection de leurs concitoyens juifs pendant la seconde guerre mondiale, la résistance aux nazis du général Mihaïlovic en Yougoslavie, ou plus généralement la manière décisive et pacifique par laquelle les monarchies européennes (sauf en France) assurèrent la transition de l’absolutisme vers la démocratie parlementaire.

Le débat sur le « souverainisme » et les ébranlements extérieurs m’incitent à souligner aujourd’hui la constante opposition entre la monarchie et le nationalisme. Elle s’observe en France où la fidélité dynastique et l’action des princes ont été étouffées pendant plusieurs décennies par le nationalisme maurrassien. Elle se vérifie à l’Est de l’Europe : la popularité du roi Siméon et du roi Michel est étrangère à la pulsion nationaliste et le prince Alexandre s’est toujours opposé à Slobodan Milosevic.

Les travaux publiés sous la direction de Rémy Leveau et Addellah Hammoudi (1) confirme dans une large mesure cette antinomie. La monarchie marocaine a certes connu son moment nationaliste mais en Egypte, en Irak, en Libye, les royautés ont été balayées par des dictateurs militaires qui ont eu ou conservent la faveur, en France, de démocrates et de républicanistes patentés : la gauche progressiste célébra Nasser, la gauche jacobine reste fascinée par Saddam Hussein et le parti Baas, et les nationalistes autoritaires de droite et de gauche ont des complaisances pour l’extrémisme serbe. En Occident et en Orient, les rois et les princes opposent aux tyrannies modernes et aux fantasmes meurtriers un projet démocratique et pacifique qui peut remédier aux états de violence, en toute légitimité.

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(1) cf. l’analyse d’Yves La Marck dans le numéro 807 en attendant la publication de notre entretien avec Rémy Leveau.

Article publié dans le numéro 810 de « Royaliste »