Lors de la deuxième conférence sur les politiques culturelles, organisée à Mexico par l’UNESCO en juillet dernier, M. Jack Lang, Ministre français de la Culture, a prononcé un important discours qui, salué avec enthousiasme par les représentants du Tiers-Monde, a suscité un vif débat dans les milieux intellectuels français. Nombre de personnalités, et non des moindres, ont vivement critiqué l’analyse du Ministre de la Culture, allant même jusqu’à contester sa représentativité. Accusé de mener un combat « passéiste » contre la culture américaine, M. Lang a en fait été fort mal compris. Avant de le juger, et de le condamner hâtivement, il importe donc de bien le lire.

Certes, M. Lang a vivement contesté la « domination financière multinationale sur la création culturelle et artistique », accusant les produits culturels massivement exportés par les Etats-Unis de provoquer l’uniformisation de la vie et l’asservissement des esprits :

«Trop souvent (…) tous nos pays acceptent passivement, trop passivement, une certaine invasion, une certaine submersion d’images fabriquées à l’extérieur et de musiques standardisées. J’ai sous les yeux (…) un tableau accablant pour nous tous. Il décrit les programmations télévisées dans chacun de nos pays. On observe que la majorité des programmations sont assurées par ces productions standardisées, stéréotypées qui, naturellement, rabotent les cultures nationales et véhiculent un mode uniformisé de vie que l’on voudrait imposer à la planète entière. Au fond, il s’agit là d’une modalité d’intervention dans les affaires intérieures des Etats, ou plus exactement d’une modalité d’intervention plus grave encore, dans les consciences des citoyens des Etats. Je me dis toujours, et quand je parle ainsi je m’adresse aussi à mon propre pays qui a mieux résisté que d’autres, pourquoi accepter ce rabotage ? Pourquoi accepter ce nivellement ? Est-ce là vraiment le destin de l’humanité ? Le même film, la même musique, le même habillement ? Allons-nous rester longtemps les bras ballants ? Nos pays sont-ils des passoires et doivent-ils accepter, sans réagir, ce bombardement d’images ? et sans aucune réciprocité ? Notre destin est-il de devenir les vassaux de l’immense empire du profit ? Nous souhaitons que cette conférence soit l’occasion pour les peuples, à travers leurs gouvernements, d’appeler à une véritable résistance culturelle. A une véritable croisade contre cette domination. Contre – appelons les choses par leur nom – cet impérialisme financier et intellectuel.

« Cet impérialisme, a poursuivi M. Lang, ne s’approprie plus les territoires, ou rarement : il s’approprie les consciences, il s’approprie les modes de penser, il s’approprie les modes de vivre. Notre cher collègue britannique parlait à l’instant de liberté : oui à la liberté, mais quelle liberté ? La liberté comme nous disons en France du renard dans le poulailler qui peut dévorer les poules sans défense, à sa guise ? Quelle liberté ? Une liberté à sens unique ou une liberté partagée ? Mais il ne suffit pas (…) de proférer un discours incantatoire. Il faut agir. Et il faudrait que notre conférence soit l’un des moments de notre action. Si nous ne voulons pas demain devenir les homme-sandwich des multinationales il faut que nous prenions des décisions, des décisions courageuses. Par exemple, dans le secteur audiovisuel (…) il faudrait qu’une des résolutions de cette conférence convie nos gouvernements respectifs à inviter leurs médias et leurs télévisions à diversifier leur programmation télévisée, et à décoloniser les chaînes de télévision et de radio. »

Ce sont ces deux passages qui ont monopolisé l’attention et déclenché les sarcasmes de certains représentants de l’intelligentsia (1) : « si l’avenir disait qu’il s’agit d’un événement, déclara Philippe Sollers au « Nouvel Observateur », alors je serais tout prêt à prendre la nationalité américaine ». Dans la foulée, d’autres surenchérirent : dénonciation « enfantine et absurde » de l’impérialisme américain, préjugés et obsessions démodés et franchement absurdes » (Elie Wiesel), discours à sens unique oublieux de l’impérialisme soviétique (E. Leroy-Ladurie), critique d’un retour « à la vielle et au biniou » niant les valeurs universelles issues de la culture américaine (Guy Konopnicki), etc.

UN MAUVAIS PROCES FAIT A JACK LANG

Pour qui sait lire, il apparaît pourtant de façon très claire que Jack Lang ne s’en est pris à aucun moment à Edgar Poe, Dos Passos, Hemingway, Steinbeck ou Styron, ni même au roman policier américain cher à Guy Konopnicki. Pas un instant non plus, il n’a été question d’élever des barrières culturelles contre la peinture, la littérature, la sculpture venues des Etats-Unis. Il est évident que les artistes américains enrichissent la culture universelle. Nul n’a prétendu le contraire et taxer Jack Lang d’anti-américanisme culturel relève de la mauvaise foi.

Ce qui est en question, c’est l’invasion de l’Europe et du monde par des sous-produits culturels de grande consommation (films médiocres, séries télévisées notamment) qui véhiculent un certain nombre de valeurs négatives – par exemple la violence et qui ont une influence considérable sur les manières de penser et d’être des peuples qui les consomment. De même que l’hégémonie linguistique anglosaxonne est un fait, comme le rappelait récemment Léopold Sédar Senghor, la colonisation culturelle dénoncée par Jack Lang est une réalité incontestable. Les chiffres cités par Jacques Thibau (2) le prouvent abondamment :

– A la télévision, « en 1957, les séries d’outre-Atlantique et les films américains de cinéma occupaient environ 4% du temps de programme de la soirée. En 1967, la proportion était de 8% du temps de grande écoute. En 1972, elle grimpait à 20%. En 1979 elle est autour de X%. Le tiers du temps passé devant le petit écran par les Français de tous âges et de toutes conditions l’est devant des séries, des films ou des téléfilms d’outre-Atlantique».

— Au cinéma, « depuis la fin des années cinquante (les films américains représentent en moyenne 30% de la production cinématographique (française)… En 1978 la proportion des films français demeure bien au-dessous de la barre des 50% (46%), celle des films américains bien au-dessus de 30 à 33% ».

N’oublions pas non plus l’omniprésence de la chanson américaine sur les ondes, ni l’américanisation croissante des manières de s’alimenter, de se vêtir ou d’habiter. Et la situation de la France n’est pas la plus critique… « L’obsession » de Jack Lang (si tel est bien le mot qui convient) n’est donc pas démodée, et sa dénonciation n’a rien d’un enfantillage. Pour qui sait regarder et écouter, pour qui peut voyager, l’imprégnation culturelle américaine est une réalité évidente.

UNIVERSALISATION ET AMÉRICANISATION

Faut-il s’en accommoder ? D’aucuns le pensent, qui reprochent au ministre de la Culture de ne pas avoir dénoncé l’impérialisme soviétique : après tout, mieux vaut regarder « Dallas » que subir le sort de l’Afghanistan… Le raisonnement est fallacieux : d’une part, nous ne courons aucun risque de colonisation culturelle soviétique ; en outre, pourquoi faire semblant de croire que la contestation d’un impérialisme entraîne automatiquement l’approbation d’un autre – surtout quand on se souvient de la manifestation organisée à l’Opéra de Paris par le ministre de la Culture en faveur de la Pologne ?

Faut-il se féliciter de l’influence américaine ? Certains n’hésitent pas à le faire, au nom du progrès, par goût de la modernité, par respect pour l’universalité de la culture. Il est d’ailleurs curieux de noter qu’on trouve parmi les apologistes de l’Amérique aussi bien des libéraux, des gauchistes repentis et des marxistes conséquents. Parmi ces derniers, Guy Konopnicki se montre disciple fidèle de Marx lorsqu’il affirme que le capitalisme est un progrès par rapport à l’ancien ordre des choses : donc les multinationales sont progressistes par rapport au monde « féodal » qu’elles détruisent, et la culture de masse répond logiquement à l’internationalisation du capital et à l’urbanisation du cadre de vie. Il convient donc de saluer ce progrès en attendant la révolution…

Dès lors qu’on en accepte les prémisses, le propos de G. Konopnicki est cohérent. Mais que penser de ces intellectuels qui, en toute bonne foi, passent du collectivisme forcené à l’individualisme absolu, de la vénération des « paradis » marxistes à la défense du modèle américain ? Sans doute sont-ils la proie d’un nouveau mirage, et victimes de vieilles illusions. Comme les économistes libéraux, qui confondent la mondialisation supposée de l’économie et son américanisation effective, ces intellectuels confondent l’universalisation de la culture et son américanisation, qui se traduit par la diffusion massive de produits médiocres à l’échelle planétaire. Ils ne voient pas la menace très réelle dénoncée par Jack Lang parce qu’ils sont libres de leurs choix et culturellement riches. Elie Wiesel écrit que ceux qui n’aiment pas « Dallas » n’ont qu’à éteindre la télévision. Mais les « cols blancs » décrits par Mills (3), mais la « foule solitaire » étudiée par D. Riesman (4), mais les habitants de la « société sans défense » analysée par V. Packard (5), qui n’ont pas eu la chance d’accéder à la culture d’un Wiesel ou d’un Sollers, ont-ils vraiment la possibilité de choisir ?

Le cosmopolitisme américanophile est en réalité un luxe, réservé à ceux qui courent d’un congrès psychanalytique à New-York à la Mostra de Venise ou qui, plus modestement, se sentent à l’aise en compagnie de Proust, de Faulkner, etc. Eux peuvent choisir Coppola, et pas le western de série B du dimanche soir, lire « Spirale » et par le « Reader’s Digest ». Que ne lisent-ils, du moins, les sociologues américains qui décrivent la face noire de cette société américaine tant vénérée ?

POUR LA « POLYPHONIE DES CULTURES »

Le procès intenté à Jack Lang ne tient pas : la culture américaine n’est pas attaquée, mais seulement ce qui ruine les différences et cherche à faire de chaque homme un consommateur passif oublieux de sa propre culture. En outre, l’accusation de « nationalisme culturel » n’est pas fondée : il n’y a, dans le discours de Mexico, aucune apologie suspecte de la « France éternelle », aucune nostalgie réactionnaire des binious et des sabots de bois. Le ministre de la Culture plaide au contraire, dans la seconde partie de son discours, pour la « polyphonie des cultures » et pour un effort de création culturelle qui, selon lui, peut apporter une réponse à la crise :

« (…) nous pouvons mieux travailler ensemble, je veux dire nous associer davantage, les peuples libres. Par exemple, en matière de cinéma et de télévision co-produire, échanger ; et depuis quelques temps, nous avons proposé à des pays amis ici présents, de nous engager dans de vastes programmes de co-production et d’échange et pas à sens unique. Et puis, il y a, toujours par rapport à cette domination financière, notre attitude face aux technologies nouvelles. Naturellement il ne faut les fuir – elles sont là – mais nous emparer d’elles avant qu’elles ne s’emparent de nos consciences, les maîtriser pour gouverner l’avenir et pour ne pas être le jouet de cette technologie. François Mitterrand faisait observer très justement voici quelques mois qu’aujourd’hui, avec ces technologies nouvelles, nos citoyens connaissent beaucoup mieux le visage de Brejnev ou de Reagan – tant mieux pour l’un et l’autre – que le visage de notre voisin de palier. Et c’est vrai qu’il est navrant que cette technologie ne serve pas à un dialogue neuf entre les citoyens, mais soit simplement l’occasion d’une consommation passive et par conséquent aliénante. Je dirai aussi, c’est ce que nous avons tenté d’entamer depuis un an pour mieux résister à ce colonialisme financier : nouons entre pays de culture voisine des alliances fortes. Naturellement tout cela dépend de chacune de nos traditions. Je parle pour la France : nos alliés immédiatement naturels, avec lesquels nous pouvons nouer des alliances culturelles fortes, ce sont d’abord les pays d’Europe (…) Pour nous aussi Français, une autre alliance immédiate est celle avec les pays méditerranéens. A l’invitation de notre chère amie Melina Mercouri, nous nous sommes réunis, voici quelques mois, dans la belle île d’Hydra, avec une grande communauté d’intellectuels de tous les pays de la Méditerranée. Il y a aussi pour nous Français, tous les pays francophones et au-delà les pays d’expression latine d’Afrique, d’Amérique, d’Asie et d’Europe. Bref, je crois qu’il appartient à chacun de nos pays de s’organiser avec les autres pour opposer à l’internationale des groupes financiers, l’internationale des peuples de culture. Nous ne combattrons cette entreprise de désalphabétisassions qu’en nous regroupant, qu’en nous alliant et en construisant concrètement des moyens de riposte. »

LA CULTURE POUR RÉPONDRE A LA CRISE

Le Ministre a conclu sur l’importance de la culture, qui « peut être l’une des réponses à la crise, car cette crise économique est d’abord en nous, elle est d’abord dans nos têtes et dans nos cœurs, elle est dans un comportement mental. Ou bien l’on croit que cette crise est une malédiction quasi divine face à laquelle rien ne peut être entrepris et alors on baisse les bras. Ou bien on croit que cette crise est en nous et alors, avec notre volonté, nous pouvons la juguler et alors nous donnons aux forces de l’esprit, aux forces de l’invention, aux forces de la création, priorité dans le combat social, priorité pour construire l’avenir. Une société qui ne crée pas meurt. Une société qui retrouve le sens de l’invention et de la création pourra redonner à chacun de nos pays l’idéal mobilisateur dont nous avons besoin pour vaincre la crise, et au fond, ces principales ressources, elles sont là, en nous-mêmes, et les gisements inexplorés de notre intelligence sont immenses. »

La réflexion de Jack Lang méritait infiniment mieux que des sarcasmes sans fondement : face à l’internationale de l’argent, c’est bien l’existence même des peuples qu’il s’agit de défendre.

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(1) Principalement par le biais du « Nouvel Observateur » et du « Monde ».

(2) Voir son remarquable ouvrage sur « La France colonisée » (Flammarion).

(3) C. Wright Mills : « Les cols blancs » Maspero 1966 – Coll. «Points», Le Seuil 1970.

(4) David Riesman, « La foule solitaire » Arthaud, 1965.

(5) Vance Packard « Une société sans défense », Calmann-Lévy, 1965.

Article publié dans le numéro 365 de « Royaliste » – 16 septembre 1982