Même lorsqu’on est une autorité intellectuelle reconnue, il faut un singulier courage pour publier une critique directe et approfondie de l’un des fragments les plus consensuels du discours dominant : celui de la nouvelle vague féministe.

Le féminisme nouveau s’est peu à peu imposé dans sa double posture victimaire et agressive. Il rencontre d’autant moins de résistance que ses militantes savent organiser les campagnes médiatiques qui diabolisent, pétrifient puis pulvérisent l’ennemi réel ou supposé.

Un pamphlet, écrit par un homme, eût réjouit les chiennes de garde de la pensée correcte. La critique raisonnée publiée avant l’été par l’une des personnalités les plus respectées de l’intelligentsia de gauche (1) n’a provoqué jusqu’à présent que silences assourdissants et critiques torves.

Elisabeth Badinter aurait-elle abandonné la cause des femmes ? Non point. Elle continue de défendre leur liberté et le principe d’égalité des sexes qui procède d’une conception universaliste de l’être humain : hommes et femmes participent de la commune humanité.

C’est selon cette conception que les premières féministes osaient demander justice – autrement dit la reconnaissance de l’égalité des droits politiques et sociaux. Les ultra-féministes d’aujourd’hui militent au contraire pour un droit à la différence qui tend à se transformer en une revendication pour la différence des droits. A l’unité du genre humain, les théoriciennes américaines et les militantes extrémistes françaises opposent une distinction radicale entre les sexes qui conduit à la séparation entre hommes et femmes et à une guerre permanente contre la domination masculine. Elisabeth Badinter dénonce donc une dérive qui expose la société au communautarisme et qui conduit les hommes et les femmes à une impasse où il tournent en rond dans la méconnaissance réciproque, la frustration et le ressentiment.

Cette dérive a lieu dans la confusion idéologique. L’ultra-féminisme fait écho aux thèses maximalistes du MLF des années soixante qui se survit à travers Antoinette Fouque, on y trouve des traces de l’extrémisme américain exprimé par des idéologues qui n’ont pas été traduites en français (S. Brownmiller, C. MacKinnon, A. Dworkin) et bien entendu les thèses paritaristes exprimées voici peu par Sylviane Agacinski et Elisabeth Guigou. Ces idées à la mode se mélangent dans un discours péremptoire, source d’une révision constitutionnelle et de plusieurs lois répressives – par exemple celle sur le harcèlement sexuel.

Il va presque sans dire qu’Elisabeth Badinter ne marque aucune complaisance à l’égard des violences exercées par les hommes. Mais elle a le front de dénoncer les manipulations statistiques, les amalgames par définition réducteurs et le silence que des cheftaines autoproclamées imposent aux femmes qui voudraient exposer leur point de vue sur les questions qui les concernent : notamment les prostituées, auxquelles les militantes abolitionnistes imposent le silence sous prétexte qu’elles seraient des « victimes absolues ». Un être totalement aliéné ne peut que reproduire le discours de l’aliénation. CQFD.

Conséquences de ce discours : une pénalisation croissante des comportements, la mise en accusation systématique des hommes, des appels au nationalisme féministe (droits différents pour le peuple des femmes) et l’utopie totalitaire qui vise à « changer l’homme », à la rééduquer afin qu’il maîtrise sa pulsion violente et violeuse – comme si les femmes n’avaient pas de pulsions, comme si certaines n’étaient pas violentes, comme si les gardiennes des camps de concentration n’avaient pas été aussi cruelles que les hommes…

Balayant ces évidences, l’utraféminisme prétend instituer un dualisme sexuel : l’homme et la femme auraient deux manières radicalement différentes de concevoir le monde et d’y vivre, qui détermineraient l’organisation politique et sociale.

Cet extrémisme est voué à l’échec : les relations entre les hommes et les femmes se dégradent, le communautarisme gagne du terrain, les inégalités socioprofessionnelles demeurent quand elles ne s’accroissent pas…

C’est sur une réflexion nouvelle, critique et constructive, qu’il faut reprendre la lutte pour la liberté et l’égalité face à la régression qui s’installe.

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(1) Elisabeth Badinter, Fausse route, Odile Jacob, 2003.

 

Article publié dans le numéro 822 de « Royaliste » – 2003