Depuis quarante ans, de spectaculaires démonstrations d’amitié ont masqué la méfiance de la France à l’égard de l’Allemagne et les ambiguïtés de la politique européenne de notre voisin. Un passé inquiétant…

 

A voir les photographies, à lire les commentaires, à entendre les dirigeants français et allemands, on se croirait aux temps glorieux de la diplomatie soviétique : embrassades, amitié indéfectible, communauté de destin entre des peuples marchant vers un avenir radieux de prospérité et de paix. Voici le général de Gaulle et le chancelier Adenauer devant la cathédrale de Reims, Valéry (Giscard d’Estaing) et Helmut (Schmidt) cheminant en bons copains, François (Mitterrand) et Helmut (Kohl) se tenant par la main à Verdun.

Hélas, comme dans beaucoup de couples ordinaires, ces démonstrations publiques d’entente parfaite masquent de lourdes ambiguïtés et de fortes divergences, qui s’expliquent par la permanence d’intérêts nationaux clairement assumés et défendus avec une remarquable constance par les dirigeants successifs des deux pays. D’où une longue série de malentendus, de fâcheries et de compromis qui ont marqué pendant quarante ans les relations franco-allemandes et dont Georges-Henri Soutou s’est fait l’historien scrupuleux, avec une finesse analytique qui est à la mesure de la complexité du sujet (1).

Chacun sait que la réconciliation franco-allemande et le maintien de l’accord entre les deux pays ont été voulus comme entreprise politiquement raisonnée, destinée à servir de fondement à l’organisation de l’Europe de l’Ouest sur un continent coupé en deux par la guerre froide. Mais Georges-Henri Soutou montre que ce mariage de raison n’a pas empêché les partenaires de poursuivre leurs propres ambitions nationales.

Sous la 4ème République comme sous la 5ème, la France a cherché à placer l’Europe sous sa direction, par l’accord avec l’Allemagne, mais en insérant ce pays dont elle n’a cessé de se méfier dans le cadre d’un système de « double sécurité » : la République fédérale servait de glacis face à une éventuelle agression des forces du Pacte de Varsovie, mais nos bonnes relations avec l’Union soviétique permettaient de faire éventuellement pression pour le maintien de la division de l’Allemagne tout en équilibrant la puissance américaine. Classique jeu de bascule, qui permet traditionnellement à la France de préserver son indépendance nationale et de développer sa puissance en Europe. Cette doctrine fut définie au début de la 4ème République en ce qui concerne les relations franco-allemandes, puis développée et rigoureusement appliquée par le général de Gaulle et François Mitterrand.

Comme la France, la République fédérale ne cessa de brandir l’étendard européen mais en jouant un triple jeu : l’alliance privilégiée avec les Etats-Unis, qui garantissaient (théoriquement) son existence par leurs forces conventionnelles et nucléaires ; la mise en œuvre avec la France (surtout quand les Américains semblaient mollir) d’une politique européenne de défense ; la volonté (nationale) de participer à la recherche nucléaire, à l’élaboration des plans stratégiques et à la riposte atomique.

C’est sur cet entrelacs d’intérêts convergents et divergents que s’est faite la construction européenne. C’est en dépit de lourdes arrière-pensées, pieusement masquées après coup par François Mitterrand, que la réunification s’est opérée. Comme le montre Georges-Henri Soutou, l’enjeu du traité de Maastricht fut de maintenir l’arrimage de l’Allemagne dans l’organisation ouest-européenne selon un compromis provisoire qui juxtaposait les problèmes (dissuasion française et défense européenne ; identité européenne et solidarité atlantique) sans en résoudre aucun.

Nous en sommes toujours à ce point : les contradictions politiques et stratégiques demeurent, masquées par l’objectif de la monnaie unique. Viendra un jour ou l’autre le moment de vérité. Pour s’y préparer, le livre de Georges-Henri Soutou est indispensable.

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Georges-Henri Soutou, L’Alliance incertaine, Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996. Fayard, 1996.

Article publié dans le numéro 684 de « Royaliste » – 1997.