Que l’on pardonne à un écologue beaucoup plus compétent en taxonomie des coléoptères qu’en philosophie, même élémentaire, de ne pas s’aventurer là où il ne connaît rien et donc de ne pouvoir entamer de dialogue général à partir de l’analyse très intéressante d’Edouard Schaelchli.

Cependant, il est dans ses commentaires une remarque pratique qui rentre dans mes compétences et sur laquelle il me paraît possible de fournir des éléments de réponse, ou en tout cas mes éléments de réponse. Il signale en effet que « des gens qui n’ont plus rien à attendre du système s’auto-organisent en recyclant les déchets dans lesquels ils sont condamnés à vivre ou en revenant à des formes de sociabilité condamnées par la logique du développement, formant une « nébuleuse informelle […] d’une efficacité remarquable » qui n’a rien à envier aux tâtonnements frileux de ce qu’on appelle chez nous « l’économie sociale et solidaire ». C’est une observation très juste, et je me rends compte en lisant cette description que j’y ai souvent été confronté moi aussi sans l’avoir vraiment identifiée, dans certaines régions d’Amérique du Sud où j’ai vécu : l’État, complètement défaillant ou indifférent, laissant les individus livrés à eux-mêmes, ceux-ci s’organisent spontanément, et les communautés qu’ils créent font preuve le plus souvent d’une solidarité, d’une inventivité et d’une capacité à survivre exceptionnelles. Mais ces groupes auto-organisés sont-ils à même de résoudre des problèmes plus vastes que ceux auxquels ils sont directement confrontés ? Et, pour reprendre l’exemple de M. Schaelchli, sont-ils capables d’une initiative quelconque sur l’extension de ces zones de « déchets dans lesquels ils sont condamnés à vivre » ? J’en doute fort, je pense qu’ils ne peuvent avoir d’autres capacités d’adaptation que passives, « darwiniennes ». Par ailleurs, ils ne peuvent en aucune manière exporter leur expérience locale.

Ceci pose la question, évidemment fondamentale, des formes d’action que doivent entreprendre les citoyens pour protéger l’environnement, ou tout au moins, ne pas ajouter à sa destruction. Peut-on être efficace en se livrant à ce que M. Schaelchli appelle, dans un autre de ses textes, « une forme d’écologie essentiellement libertaire [qui] découle de cette vision de l’aliénation, une écologie de groupes où les relations individuelles demeurent déterminantes, une écologie d’action locale motivée par le souci de vivre, là où l’on est, dans la conscience de ce qui, au niveau global d’un monde toujours menacé par l’esprit de système (l’anti-esprit), contribue à détourner les hommes de leur vocation de vivants ». Personnellement je ne le crois pas, ou plus exactement je ne le crois plus : c’est trop tard. Ceux qui optent à l’heure actuelle pour cette tendance sont d’ailleurs beaucoup plus souvent des collapsologues (qui sont loin de chercher à ramener les hommes « à leur vocation de vivants ») que des « écologistes libertaires » : ils considèrent que la société est condamnée à mort et qu’il faut préparer des solutions que l’on pourrait qualifier de « post-mortem », à appliquer une fois le cadavre de notre civilisation enterré. Ce n’est pas « Regain » ; c’est « Ravage ». On attend, on efface tout et on recommence. Encore que la situation de l’écosystème, arrivé sans résistance au bout de son évolution, ne s’y prêtera pas forcément…

La dynamique actuelle, tant de l’écosystème que de la démographie, est tellement puissante et tellement rapide qu’elle ne laisse plus d’espace pour une action « hors société ». Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous immergés dans le monde moderne : pour en donner un exemple, les agriculteurs adeptes de la vraie culture bio en savent quelque chose, eux dont les terrains sont presque toujours contaminés par les épandages extérieurs. Dans un pays comme le nôtre, les zones vraiment à l’abri des agissements de l’agriculture industrielle sont limitées à des régions si réduites,  et souvent si difficilement accessibles, qu’elles ne peuvent donner lieu à une alternative de production qui pourrait remplacer celle de l’agro-industrie, donc nourrir l’ensemble du pays.  Une telle auto-organisation, une telle « écologie libertaire » revient alors à se retirer du monde ; c’est un choix honorable, mais qui ne peut en aucun cas apporter de vraie solution au niveau global. En outre cette autarcie revient quand même à accepter implicitement que « les autres » meurent sans qu’on n’y veuille rien faire ; puis de mourir ensuite, puisque le changement climatique, pour sa part, aura continué sa course et rendu l’écosystème invivable.

Cela ne veut pas dire que l’initiative individuelle serait inutile. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante. Il est tout à fait certain, au bout du compte, que la pollution est pour une part non négligeable de notre fait, à nous citoyens : rouler en voiture, utiliser des emballages plastiques, consommer de l’énergie sans compter, pour nous chauffer, nous rafraîchir (souvent trop dans les deux cas), pour notre vie quotidienne (transport, tourisme, habillement, alimentation, hygiène…), pour beaucoup de choses inutiles, fait de nous de gros pollueurs. Et toute action, même infime, qui permette de réduire cette pollution « individuelle » est à encourager. Voilà qui exige d’ailleurs – et je suis d’accord avec M. Schaelchli – une remise à plat complète de notre forme de vie et de ses motivations. Seulement c’est difficile au niveau individuel, et complètement impossible au niveau d’une population, car notre société de consommation, résultat d’une vision purement mercantile du monde économique, et d’une stratégie « colonialiste », a minutieusement et systématiquement tout détruit, dans nos modes de vie, nos références intellectuelles (culturelles, nationales, philosophiques, religieuses…) et nos motivations, de ce qui était étranger à la sphère marchande, et nous force à acquérir ces comportements désastreux. La publicité, bras armé de cette puissance de l’argent, qui lui permet en outre de se défausser et de renvoyer vers le consommateur toute responsabilité sur ses activités, fonctionne explicitement en utilisant nos pulsions inconscientes, « animales ». Le résultat est limpide : quelle part de responsabilité doit-on attribuer à l’obèse américain qui ne se nourrit que de « junk-food » et de sodas hypersucrés ? Juridiquement, et la publicité fait très attention à ne pas se faire prendre, l’information sur les effets nocifs de ce qui est vendu est disponible, il est libre, donc responsable et ne peut s’en prendre qu’à lui-même de son état. En réalité, il est piégé dans toutes les composantes de sa vie, et tout est fait pour qu’il glisse le long de la pente sans qu’il s’en rende compte avant qu’il ne soit trop tard.  Et pour nous tous, qui plus, qui moins, c’est la même chose. Il y a là une mise en coupe réglée de l’écosystème planétaire, extrêmement bien organisée et intelligente, qui s’appuie sur des moyens colossaux contre lesquels une action « d’écologie libertaire » reste absolument impuissante. Sauf à se retirer du combat.

D’où mon commentaire, que l’on peut certainement qualifier de simpliste, que « la course se joue désormais entre la destruction de l’écosystème et celle de l’ultra-libéralisme ». Je suis bien conscient que dire cela n’est pas difficile, mais ne mène pas très loin. Encore fallait-il reconnaître l’adversaire.

Et si, face à cet adversaire, la société ne se trouve que devant l’alternative d’accepter ou de fuir, notre écosystème mondial est perdu. Il faut bien trouver, face à lui, un « champion de la planète » (que l’on excuse cette allusion dont le côté comique ne m’échappe pas) : je n’en vois pas d’autre que l’État, mais un État « idéal » : démocratique, indifférent aux pressions diplomatiques, étranger bien évidemment à ces puissances financières, comprenant ce qui se passe, libre de toute idéologie et surtout capable de planifier sa riposte. Rêve éveillé, direz-vous ? Pour le moment c’est certain ; mais ne désespérons pas, c’est le plus souvent quand on approche du fond de l’impasse que l’on trouve la sortie de secours. Fais-je « la part un peu trop belle à notre pouvoir de décision, que nous aurions, simplement, aliénée au profit d’une bande d’aliénés » ? C’est possible, l’avenir le dira ; en tout cas, je ne vois pas d’autre issue possible.

François GERLOTTO