Pourquoi impossible, ce bilan qui fait partie ce mois-ci des travaux journalistiques obligés ? Tout simplement parce que l’œuvre entreprise en mai 1981 n’est pas achevée et qu’il faudra, après 1995, prendre encore un peu de recul pour dire le sens de ce qui a été accompli et tenter un jugement d’ensemble.

Bien sûr, il serait facile de faire un résumé rapide et bien équilibré des éloges et des blâmes. Mais à quoi bon rappeler une fois de plus les raisons de notre soutien au chef de l’Etat, et le contenu de nos critiques ? Plutôt que cette satisfaction médiocre et sans risques, essayons de saisir quelques aspects des mouvements en cours dans l’ordre politique et dans la société, selon qu’ils résultent de la volonté présidentielle ou de phénomènes plus ou moins spontanés.

INSTITUTIONS

Le premier de ces mouvements concerne l’unité de la nation, qui ne va pas sans une forte présence symbolique de l’Etat. De ce point de vue, une conciliation de nos grandes traditions – monarchique, républicaine – s’opère depuis 1958 et François Mitterrand, loin de l’empêcher, la favorise à sa manière :

– d’abord en démontrant, jour après jour depuis dix ans, qu’un homme de gauche peut respecter la Constitution, poursuivre l’évolution institutionnelle au lieu de rompre avec elle, et exprimer autant que possible le souci de l’arbitrage. Le fait que l’opposition ne le conteste plus sur ces différents points souligne l’ampleur des changements qui s’accomplissent dans les mentalités et dans les stratégies.

– ensuite en s’efforçant d’associer les représentants de traditions très diverses aux responsabilités politiques. Tel est le sens de l’ouverture réalisée en 1988, et tel est sans doute le projet qui inspire le rassemblement de la majorité présidentielle au-delà des limites habituelles de la gauche : il y a là une idée d’avenir, que « France unie » pourrait développer si chacune de ses composantes comprend l’enjeu d’un dialogue entre toutes les traditions démocratiques du pays.

– cependant, la perspective favorable qui se déroule sous nos yeux est assombrie par la campagne d’une grande partie de la classe politique en faveur du quinquennat, qui ruinerait trente années d’acquis institutionnels s’il était adopté. Quant à la synthèse entre les traditions monarchique et républicaine, elle trouve ses limites dans les ambiguïtés (de la fonction présidentielle) et dans les contradictions (au sein de l’exécutif) que le système actuel interdit de dépasser.

GÉNÉRATION

L’évolution du pouvoir politique s’accompagne d’une crise de l’Etat, bien antérieure à 1981, qui affecte tout à la fois sa capacité de décision et son organisation. Le président de la République ne peut l’ignorer et ne reste pas inactif. Mais le mouvement à saisir est ici particulièrement discret, même s’il devient décisif dans un proche avenir : il ne se manifeste pas par de grandes réformes, mais par l’accession aux responsabilités de celles et ceux qui pourront les accomplir. Qui ? Des hommes et des femmes qui travaillent ou ont travaillé à l’Elysée en vue de la réalisation du projet présidentiel : par exemple Elisabeth Guigou, Hubert Védrine, Jean-Louis Bianco, Anne Lauvergeon. La participation de nombreuses femmes à l’exercice du pouvoir n’est d’ailleurs pas la moindre des évolutions en cours, et l’importance de la « génération Mitterrand », dont on a tant parlé en 1988, n’a pas encore été complètement mesurée. Il est significatif que les principaux représentants de cette génération participent à la mise en œuvre de la politique étrangère, qui devrait marquer profondément les évolutions qui se dessinent dans le domaine du droit international et en ce qui concerne la réunion de l’Europe tout entière…

Mais la lenteur et la timidité des réformes qui touchent à la justice, mais la faiblesse du projet économique par rapport aux intentions exprimées il y a dix ans, mais l’état de la société qui contredit l’idée socialiste d’une protection des personnes contre la violence de l’économie ? Notre contestation est trop constante et trop nette sur ces points pour qu’il soit besoin de redire nos doutes, nos critiques et nos impatiences. Il est vrai que là ou les crises de l’économie, la mode néo-libérale, l’affaiblissement du mouvement syndical et le désarroi du Parti socialiste ont empêché ou ralenti des évolutions nécessaires. Mais cette conjonction négative appartient déjà au passé puisque notre pays avait retrouvé jusqu’à ces derniers mois le chemin de la croissance tandis que l’idéologie du marché commence à décliner. Sans espérer une rapide renaissance du syndicalisme, ni trop attendre d’un Parti socialiste déchiré par ses rivalités, il devrait être possible de relancer la dynamique économique et sociale sans s’embarrasser de l’orthodoxie budgétaire ni des fausses frayeurs d’un patronat qui n’a pas su saisir les chances offertes au cours des années quatre-vingt.

Quatre ans ne seront pas de trop pour accomplir les transformations qui permettront à l’œuvre présidentielle de développer ses effets positifs bien après le mois de mai 1995. L’autorité incontestée dont dispose François Mitterrand permet de vastes entreprises, que les misères et les désarrois de la société exigent. Il n’y a pas d’unité qui tienne sans œuvre de justice.

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Editorial du numéro 559 de “Royaliste” – 20 mai 1991