François Mitterrand fut-il le « dernier des Capétiens » comme l’assure Guy Gauthier, magistrat et historien, dans un livre qui vient d’être publié ? Invité à défendre sa thèse devant le public de nos Mercredis parisiens, l’auteur, qui reprend une formule utilisée par le défunt comte de Paris, a affronté avec talent les critiques qui lui ont été adressées au cours de la soirée.

Sans prétendre clore le débat, Bertrand Renouvin reprend les définitions de la monarchie et de la royauté et donne son point de vue sur les relations entre le prince et le président.

 

De grâce, si je puis dire, ne tirons pas d’une boutade un jugement politique. Je n’ai jamais entendu le comte de Paris dire que François Mitterrand était le « dernier des Capétiens ». Je ne doute pas que le prince ait effectivement prononcé ces mots, sans doute à la manière dont le général de Gaulle lançait les formules provocantes et drôles qu’on commente aujourd’hui comme si elles avaient la force d’une pensée ou d’une opinion couchées par écrit.

Pour clarifier le débat, il importe de rappeler une vérité historique et un principe juridique : il y a une dynastie capétienne qui a commencé son aventure historique en 987 sur le territoire qui allait devenir la France. Cette dynastie est soumise à la loi de succession formulée par les légistes, qui désigne la personne royale en charge de l’Etat.

Ces lois fondamentales continuent de désigner les princes dynastes lorsque les Capétiens ne sont pas au pouvoir : le comte de Paris était chef de la Maison de France, à laquelle François Mitterrand n’appartenait évidemment pas. Le présenter comme « roi » relève de l’amusante polémique chère au Canard Enchaîné, et c’est seulement par métaphore qu’on peut le présenter comme « capétien ». Telle est du moins la position des royalistes, fidèles à une dynastie incarnée par un prince juridiquement désigné par la règle qui le dispose à exercer du pouvoir.

Cela dit, la formule utilisée par Guy Gauthier est intéressante dans la mesure où elle attire à nouveau l’attention sur la Constitution de la 5ème République, aujourd’hui radicalement contestée par certains ténors socialistes.

Il y a bien eu, de 1958 à 1962, l’institution démocratique d’une monarchie élective : ce régime fondé sur le consentement populaire assure l’unité de la décision politique et la continuité de l’Etat. Le comte de Paris avait immédiatement reconnu le caractère monarchique de nos institutions et apporté son soutien au fondateur de la 5ème République. Contrairement à Guy Gauthier, nous maintenons ici, preuves surabondantes à l’appui, que le premier président de la 5ème République souhaita effectivement que le comte de Paris soit élu président après lui (1).

Quant aux relations entre François Mitterrand et le comte de Paris, elles ont été, jusqu’au début des années quatre-vingt, moins étroites qu’on ne le dit. Certes, il y a cette visite du jeune François au Manoir d’Anjou, dont le prince et le président m’ont tout deux parlé. Mais François Mitterrand et le comte de Paris ne se sont pas vus pendant la guerre et, sous la 4ème République, après le retour d’exil, les échanges entre les deux hommes ne me semblent pas avoir été très intenses.

L’examen des agendas du prince, très bien tenus par son secrétariat, permettrait de dénombrer les rencontres avec François Mitterrand. Lorsqu’il évoquait avec moi cette période, le comte de Paris citait toujours Pierre Mendès-France, qu’il admirait, et Edgar Faure, pour lequel il avait de la sympathie. A partir de 1978, plusieurs militants de la Nouvelle Action royaliste (Régine Judicis, moi-même…) incitèrent le prince a rencontrer le candidat de la gauche, en marche vers le pouvoir. Le prince différa la rencontre et déclara son abstention lors de l’élection de 1981 – mais encouragea les dirigeants de la NAR à voter pour Mitterrand. C’est au début du premier septennat que les relations entre le président et le prince devinrent fréquentes, confiantes et manifestement fort amicales.

Mais l’« abdication » du chef de la Maison de France en faveur de François Mitterrand est invraisemblable. Jamais il n’y eu le moindre texte exprimant une telle décision, impossible en droit dynastique français. Lorsque de l’examen de la situation politique que je faisais, chaque semaine ou presque, avec le comte de Paris, jamais, même sous forme de boutade, le prince n’a évoqué une abdication. Au contraire, le chef de la Maison de France a affirmé jusqu’à la fin de sa vie qu’il était prêt à prendre ses responsabilités politiques. La titulature des princes Jean et Eudes de France, en septembre 1987 à Amboise, montre par ailleurs combien le chef de la Maison de France était soucieux de sa succession dans le long terme.

Si l’on plaque la symbolique royale sur la monarchie élective, et les images de l’ancienne France sur le mode d’exercice du pouvoir, en France, à la fin du 20ème siècle, on risque fort de manquer, par excès de synthèse historique, ce qu’il y a de singulier dans l’aventure politique de François Mitterrand.

De son vivant, je l’avais défini dans un éditorial, non comme un socialiste, mais comme un républicaniste de gauche : dans le paysage idéologique des deux derniers siècles, telle était sa pensée – ou plutôt son imaginaire. Pas une conversation avec moi sans qu’il n’évoque le combat contre ce bonapartisme qui lui avait semblé revivre avec le gaullisme ; mais à l’Elysée, il se considérait parfois comme l’héritier du général de Gaulle et, dans une conversation détendue dont je fus le témoin, il avait demandé l’avis du comte de Paris : le prince lui avait répondu par l’affirmative et l’avait encouragé, au nom de la continuité de l’Etat, à se présenter à l’élection présidentielle de 1988…

Mais François Mitterrand ne se définissait pas seulement par rapport à la tradition républicaniste qui s’affirme entre 1848 et 1968 : c’est dans l’histoire millénaire de la France qu’il voulait inscrire son action personnelle. Sans rien renier de ses fidélités républicanistes ni des liens qui l’unissaient aux socialistes, le chef de l’Etat élu en 1981 avait noué une relation avec les plus éminents de ses prédécesseurs – des premiers capétiens à Charles de Gaulle.

Pour autant que je puisse en juger, cette relation n’était pas mystique, mais essentiellement politique. Comme le général de Gaulle, comme le comte de Paris, François Mitterrand maintenait à travers les siècles un dialogue constant avec les serviteurs de l’Etat par le biais des livres d’histoire et des lieux qu’il visitait. Il éprouvait pour sa patrie un amour qui n’était pas joué et il jugeait selon ce critère affectif. Il me disait du comte de Paris : « C’est un patriote !» et c’est ainsi qu’il définissait, à travers moi, les militants de la Nouvelle Action royaliste : des patriotes et des représentants de la plus ancienne tradition politique du pays.

En un moment où la famille de France traversait une crise dont il n’ignorait rien, le président de la République française (pas seulement François Mitterrand, ami du comte de Paris) aurait voulu qu’elle se rassemble pour le service de la nation comme, me précisait-il, les autres familles royales écartées de l’exercice du pouvoir. Le jour où, par le jeu des questions qu’il me posait, sa déception fut le plus vivement exprimée, c’est encore par une évocation du patriotisme du comte de Paris qu’il termina notre entretien sur ce point sensible. Il y avait là un acte de confiance, qui ne s’expliquait pas par une fidélité royaliste secrètement maintenue (hypothèse romantique qui ne repose sur aucun élément véritable) mais d’une fierté nationale dont on peut sourire mais qui n’est pas sans signification : parce qu’elle est française, la famille royale de France est, malgré tout, la meilleure de toutes les familles royales d’Europe.

Le sentiment patriotique de ce républicaniste de gauche se mêlent au souci éminemment politique du chef d’Etat républicain, garant du bien commun et de l’unité nationale. Nous avons publié ici des dizaines d’articles qui soulignent la difficulté, pour le chef d’un camp, d’être l’homme de toute la nation. François Mitterrand s’efforçait d’être digne de sa fonction constitutionnelle et c’est en ce sens qu’il se situait dans le fil de la tradition capétienne.

Il est vrai qu’il utilisait souvent le langage des rois capétiens, comme le montre minutieusement Guy Gauthier avant d’en tirer des conclusions que je conteste : ce n’était pas pour s’inscrire dans la lignée capétienne que François Mitterrand parlait ainsi, mais parce que les Capétiens furent nos premiers hommes d’Etat, les premiers artisans de l’unité française, les fondateurs de la nation, indépendante, souveraine. Comme Charles de Gaulle, aussi mon-archiste et beaucoup plus royaliste que François Mitterrand, notre président de gauche se voulait garant de la continuité, le défenseur du « pré carré », déterminé à brandir la menace du feu nucléaire. Il se montrait homme d’Etat lorsqu’il évoquait « la pointe inaltérable de la décision », affirmant ne pas pouvoir partager sa décision à l’instant ultime où elle doit être prise, après le moment de la délibération.La plupart des dirigeants du Parti socialiste qui acceptaient la 5ème République parce que le régime leur permettait de rester au pouvoir ou de le reconquérir ne comprenaient rien à l’esprit des institutions, se souciaient comme d’une guigne de l’histoire millénaire de la France et récusaient le principe de la décision personnelle prise par le chef d’Etat légitime. C’est avec soulagement que ces personnages participèrent ensuite à la destruction des institutions que François Mitterrand préservait – tout en estimant qu’elles redeviendraient dangereuses après lui.

Le comte de Paris le félicitait volontiers, et publiquement, de défendre l’acquis gaullien et de maintenir, à sa manière, les principes de la diplomatie gaullienne. Sans calculs opportunistes, sans la moindre démagogie, le chef de la Maison de France voulait sauver ce qui pouvait l’être, en confortant un homme qui avait une conscience historique et qui agissait en politique. A la fin du deuxième septennat, évoquant l’avenir avec le prince, nous nous disions que, de droite ou de gauche, les successeurs de François Mitterrand n’auraient pas ces qualités premières. Ce qui s’est vérifié au-delà de tout ce que nous pouvions redouter.

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(1) Nous reprendrons cette question en début d’année prochaine, lors de la publication de l’ouvrage que Philippe Delorme consacre au chef de la Maison de France.

Article publié dans le numéro 869 de « Royaliste » – 2005