La biographie de François Mitterrand récemment publiée par Michel Winock (1) me permet de prolonger la réflexion engagée sur les choix des hommes d’Etat (2). Pourquoi et comment parvient-on à garder le cap ? Pourquoi en vient-on à renier ses engagements pris devant le peuple et parfois avec lui et grâce à lui quand il y a référendum ? François Mitterrand est à cet égard un cas intéressant mais ce n’est pas dans le livre de Michel Winock qu’on peut trouver des réponses aux questions que je viens de poser. Sa biographie éclaire maints aspects de la personne et expose très clairement la longue marche mitterrandienne vers le pouvoir mais le jugement sur la mise en œuvre du  Programme commun est émis à partir d’une thèse hautement contestable : le projet socialiste des années soixante-dix relève de l’imaginaire et François Mitterrand s’est vite rendu à la raison pragmatique. Telle est l’explication dominante, face aux projets révolutionnaires ou simplement ambitieux : on attend qu’ils retombent, après quelque déconvenue, dans la gestion modeste des austères réalités. C’est supposer que la réalité soit immédiatement connaissable et que le marché mondialisé soit l’aboutissement du mouvement de l’histoire, auquel il serait vain de s’opposer.

Au rebours de cette thèse, il est possible d’affirmer, dans la perspective gaullienne, que l’homme d’Etat a toujours le choix entre plusieurs politiques – le choix primordial étant entre la pesanteur des choses et la réalité à créer. Bien entendu, le génie – la capacité d’engendrer – n’est jamais solitaire. Le général de Gaulle a été admirablement servi par ses compagnons. Il avait, face à Churchill et Roosevelt, le soutien de l’opinion publique et de la presse en Angleterre et aux Etats-Unis. Il savait créer un rapport de force dans le champ immense des antagonismes qu’il ne maîtrisait pas. Dans une période beaucoup moins tragique, François Mitterrand fut lui aussi confronté à maints obstacles intérieurs et extérieurs mais ce constat banal peut être inscrit dans une perspective plus large :

-   le général de Gaulle est en 1940 au fond du gouffre mais il se projette, et le pays avec lui, dans une dynamique de la renaissance qui se prolonge en France, en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis dans les politiques de la reconstruction et du Welfare puis dans la République gaullienne et dans la Great Society  voulue par Lyndon Johnson en 1964.

-   François Mitterrand pose en 1981 son pied présidentiel sur un socle encore très solide malgré les ébranlements de 1968 et du « libéralisme avancé » giscardien : la France s’appuie sur une Constitution politique, sur une Constitution administrative et sur une Constitution économique et sociale proclamée dans le Préambule de 1946. Mais l’élu de 1981 et de 1988 est confronté à un processus d’effondrement qu’il ne sait pas ou qu’il ne veut pas maîtriser : poussée du libéralisme économique, crise de l’enseignement, décomposition de l’idéologie dominante, individualisme… puis effondrement de l’Union soviétique et déchaînement des puissances financières.

Je n’ai pas l’ambition d’esquisser ici un bilan des deux septennats de François Mitterrand, ni de justifier l’attitude de « soutien critique » qui fut celle de la Nouvelle Action royaliste pendant quatorze ans. Je m’en tiens ici à la pertinence des choix politiques à longue portée – sur les institutions de la 5ème République, la défense nationale, la politique étrangère et sa dominante européenne, les grandes orientations économiques et sociales.

En accord sur ce point avec Michel Winock, je continue d’affirmer que François Mitterrand a maintenu la 5ème République et démontré que sa Constitution permettait d’assumer paisiblement les périodes de cohabitation (3). Sans cesser de souligner les limites et contradictions de la monarchie élective nous avions espéré à la Nouvelle Action royaliste que la gauche en vienne à comprendre l’esprit des institutions et à s’y conformer lorsque François Mitterrand quitterait le pouvoir. Cette mutation intellectuelle et politique n’a pas eu lieu. La plupart des socialistes ont joui de l’exercice du pouvoir sans mesurer ce qu’implique le service de l’Etat puis, en accord avec la droite, ils ont voulu le quinquennat qui a contribué de manière décisive à l’établissement d’une gouvernance oligarchique. Il reste que François Mitterrand n’a pas décidé la réforme quinquennale, peut-être par conviction mais surtout parce que les partis politiques, à l’époque, ne la demandaient pas (4).

Même constat sur la politique étrangère : François Mitterrand s’est inscrit dans une continuité louable. Pendant les dernières années de la Guerre froide, il a prolongé la politique d’équilibre entre les blocs, affirmé la nécessité de la dissuasion nucléaire en maintenant la France hors du commandement intégré de l’Otan. Mais il fut, comme pour les institutions, plus gaulliste que gaullien : il a conservé ce qui devait l’être sans beaucoup innover, sauf dans les affaires européennes….

(à suivre)

***

(1)    Michel Winock, François Mitterrand, Gallimard, 2015.

(2)    Voir sur ce blog : « Etre ou ne pas être gaullien ».

(3)    Je suis en désaccord sur ce point avec l’analyse d’Arnaud Teyssier. Cf. son Histoire politique de la 5ème République, Perrin, 2011. Voir sur ce blog : http://www.bertrand-renouvin.fr/cinquieme-republique-histoire-dune-ambiguite/

(4)    « Si les partis politiques me le demandent, je lancerai cette réforme » m’avait dit François Mitterrand.