Le patriotisme de François Mitterrand est incontestable : c’est un amour de la patrie charnelle, de l’histoire de France, de la culture française dans toutes ses expressions. Son souci du rang de la France n’est pas moins sincère. Il a voulu que ce rang soit maintenu par l’Europe, la puissance française et la puissance européenne se confortant. Il a sans doute pensé que la France conserverait la maîtrise de la politique ouest-européenne face à une Allemagne maintenue dans le domaine de l’économie. Même si cette hypothèse n’est pas fondée, l’échec de la politique allemande et européenne de François Mitterrand est patent, alors qu’il estimait que c’était là l’essentiel de son œuvre.

Cet échec tient d’abord à un manque de conviction : ce républicain de gauche n’a jamais été socialiste et il a abandonné le projet socialiste français et « l’Europe sociale » comme on se débarrasse d’un manteau emprunté, lorsque l’hiver est passé. Sinon, l’élu de 1981 aurait immédiatement compris que l’idéologie du marché omniprésente dans les traités européens, était en tous points contraire au principe de la protection sociale et de développement du bien-être.

Cet échec tient aussi au « manque de radicalité » que soulignait Régis Debray. Dans les affaires européennes, la tactique mitterrandienne est de céder du terrain en espérant reprendre plus tard l’avantage. Les événements qu’on ne souhaitait pas s’enchaînent et ils finissent par être considérés comme une fatalité. Il ne reste plus qu’à aménager l’inéluctable pour éviter le pire…. Lors des premières discussions sur l’Europe monétaire, en 1988, François Mitterrand cède aux Allemands sur l’harmonisation fiscale qu’il avait posée en préalable et il cède sur la libéralisation des mouvements de capitaux comme il cèdera par la suite sur l’indépendance de la Banque centrale européenne. De concession tactique en concession tactique, c’est toute la stratégie qui est mise en échec. En juillet 1989, il avait déclaré que « l’Union économique et monétaire est le passage obligé vers l’Europe politique » selon une illusion commune qui est aujourd’hui dissipée : ce qu’on peut appeler « Europe politique » a nécessité trois traités successifs – Maastricht, Amsterdam et Nice – avant qu’on  fabrique le « Traité constitutionnel » rejeté par les Français et les Néerlandais puis imposé aux peuples réfractaires par le traité de Lisbonne.

Cette tactique du repli sur des positions défensives est l’une des causes, non la moindre, des guerres qui aboutissent à la destruction de la Yougoslavie. Là encore, François Mitterrand a l’avantage de la lucidité, due à une bonne connaissance de l’histoire des Balkans. Attaché au principe de l’intangibilité des frontières mais conscient du problème posé par les minorités, il souhaite publiquement que la Yougoslavie préserve son unité. Les Etats-Unis sont d’ailleurs sur la même ligne : le secrétaire d’Etat James Baker, en visite à Belgrade le 22 juin 1991, déclare que « les Etats-Unis ne reconnaîtraient pas les Républiques qui feraient éventuellement sécession ». Le lendemain, Hans-Dietrich Genscher, ministre allemand des Affaires étrangères, se prononce devant ses collègues des Douze pour la reconnaissance immédiate de la Slovénie et de la Croatie… et rencontre leur opposition. C’est le début d’une campagne menée avec détermination par le Chancelier allemand, qui accorde un soutien sans faille aux indépendantistes tandis que la France s’efforce d’arrêter le conflit entre nationalistes serbes et croates. Il est vrai que la proposition française de force d’interposition n’a eu aucun succès et que la propagande antiserbe est déjà virulente dans les médias. Mais François Mitterrand ne dénonce pas publiquement la duplicité allemande : Helmut Kohl assure qu’il ne fera pas cavalier seul (1) mais ne cesse de déclarer qu’il est poussé à la reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie par l’opinion publique allemande, par l’Eglise catholique, par l’opinion catholique allemande et par les 500 000 Croates catholiques qui vivent en Allemagne ! A une crise d’ordre géopolitique qui se déroule en Europe et qui est en train de dégénérer en guerre civile, le Chancelier allemand répond par des considérations de politique intérieure et répète sur tous les tons qu’il ne tiendra pas longtemps face à son opinion. Petit chantage, qui en annonce beaucoup d’autres.

Sous la pression allemande, on se contente d’aménager l’éclatement de la Yougoslavie. Sur proposition française, une Déclaration signée le 16 décembre 1991 par les Douze énonce les critères d’une reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie qui, s’ils sont respectés, aura lieu le 15 janvier 1992. Mais les chefs d’Etat et de gouvernement n’ont pas le temps de se congratuler sur la position européenne commune – on accepte la désintégration dont on ne voulait pas – puisque, le même jour, l’Allemagne annonce qu’elle va reconnaître la Slovénie et la Croatie dès le 23 décembre. Elle voulait que cela se fasse avant Noël pour contenter les catholiques allemands et croates (2) ! Les « européens » suivront.  Hubert Védrine invoque la « fatalité » et déplore l’absence de politique homogène des Douze avant d’ajouter : « Toujours est-il que c’est à contre-cœur que François Mitterrand et Roland Dumas se résignent à reconnaître la Slovénie et la Croatie, le 18 janvier, avec les autres membres de la CEE, par discipline européenne et souci de l’avenir plus encore que par solidarité … [le 15 décembre, en Conseil des ministres, le président de la République] a redit également qu’il était plus important encore de préserver les promesses de Maastricht que de faire prévaloir à tout prix nos convictions dans l’affaire yougoslave. » Et de citer Roland Dumas, tout aussi direct : « Nous ne pouvions pas remettre en cause l’avenir à long terme de l’Europe – Maastricht – en raison d’un désaccord sérieux sur un conflit grave, mais qui se terminerait quand même un jour ou l’autre » (3). La reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie entraîna celle de la Bosnie-Herzégovine et une extension de la guerre entre Slaves du Sud … puis François Mitterrand évita le pire en refusant de faire la guerre à la Serbie.

Etrange argumentation : on invoque la discipline européenne comme si elle était librement consentie en faisant mine d’oublier que l’Allemagne, au début seule contre tous, a imposé sa décision en invoquant des intérêts nationaux assortis de considérations religieuses. Puis on reconnait que les peuples yougoslaves ont été délibérément sacrifiés à « Maastricht »… En 1992, ce choix était déjà inadmissible car il signifiait qu’une partie de l’Europe allait se construire sur les ruines d’une autre partie de l’Europe. En 2015, ce choix est devenu rétrospectivement odieux puisque « Maastricht » n’a pas tenu ses promesses quant à la paix et à la prospérité. Mais l’Europe des traités se pense dans la négation de l’histoire et il est logique qu’elle ait perdu la mémoire des crimes qu’elle a encouragés – dans le cas de l’Allemagne, de l’Autriche – ou qu’elle a laissés commettre. C’est dans l’indifférence des défenseurs patentés des droits de l’homme que la Croatie a célébré, les 4 et 5 août 2015, le vingtième anniversaire d’Oluja, vaste opération de nettoyage ethnique qui entraîna des milliers d’assassinats et l’expulsion de 200 000 Serbes de la Krajina…

François Mitterrand a fait en Europe des choix cruciaux toujours dictés par le souci politique, non par l’objectif de « compétitivité » économique. Mais sa démarche est à l’opposé de celle du général de Gaulle. Dans la conception gaullienne, il n’y a pas de fatalité : la politique est menée selon une conviction fondamentale qui implique des choix rigoureux et un comportement politique intraitable. La stratégie et la tactique sont conçues en fonction des rapports de force mais les principes politiques ne sont jamais sacrifiés à des gains momentanés. De ce point de vue, Helmut Kohl est beaucoup plus gaullien dans son projet diplomatique que François Mitterrand : il lutte pour l’unité et la souveraineté allemandes puis il fait prévaloir ses choix politiques. Alors que le général de Gaulle n’hésitait jamais à lancer une offensive quand il était en position de faiblesse – pendant la guerre – ou d’isolement diplomatique après 1958, François Mitterrand fait des concessions tactiques quand il est en position de force et répugne à l’action unilatérale. C’est croire que le partenaire étranger reconnaîtra la bonne volonté de la France et lui rendra la pareille alors qu’il va voir la faille à exploiter : c’est parce qu’elle ne rencontre pas de résistance que l’Allemagne manœuvre avec efficacité  et déploie sa puissance.

Je maintiens cependant qu’il y avait une politique mitterrandienne, et qu’elle avait sa cohérence. Ne pas reprendre l’affrontement avec l’Allemagne, construire avec elle une unité européenne vouée à devenir celle de tout le continent, c’était un bien beau projet. Croire que ce projet impliquait des abandons de souveraineté pouvait se comprendre à une époque où le « dépassement des nations » était déclaré nécessaire et bienfaisant. François Mitterrand avait pour lui l’idéologie dominante et la croyance des milieux dirigeants. Ceux qui, comme nous, récusaient l’une et l’autre étaient regardés avec mépris… Vingt ans plus tard, force est de constater que l’Union économique et monétaire a abouti à la dictature monétaire d’un seul pays, l’Allemagne. Quant à « l’Union politique », ce n’est qu’une machinerie antidémocratique incapable de mettre en œuvre un projet de  développement pour l’ensemble des nations européennes. Les Etats construits sur l’ancien territoire yougoslave végètent dans la pauvreté et la corruption, la Grèce est martyrisée et l’Union européenne est ravagée par le libre-échange.

Dans les années quatre-vingt dix, on pouvait mettre en doute les politiques de souveraineté et trouver trop modestes les projets concrets de coopération européenne. Depuis l’effacement du référendum de 2005 et plus encore depuis la capitulation d’Alexis Tsipras, nous savons qu’il existe un lien indéfectible entre la nation, la souveraineté et la démocratie, hors duquel il n’y a pas de justice sociale. C’est cela qu’il faut affirmer. La force du faible est dans les principes qu’il incarne. Tout recommence toujours sur des convictions rigoureusement fondées.

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(1)    Cf. Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand, op. cit. notamment le chapitre XVIII : La tragédie yougoslave.

(2)    Le rôle du Vatican, qui a encouragé les nationalistes croates, est rarement évoqué.

(3)    J’ai en mémoire le jugement glacial d’un très haut personnage de la République, conscience morale de la gauche : « Il faudra attendre que les Yougoslaves s’étouffent avec leur propre sang ». Et d’ajouter : « Si vous publiez ce que je viens de vous dire, je vous démentirai ! ».