Substantiel débat entre Frédéric Lordon (1) et Jacques Sapir (2) sur la souveraineté. Le premier veut défendre la nation et lutter contre la « dissolution systématique de la souveraineté des peuples ». Le second approuve ce projet qui récuse l’internationalisme abstrait d’une partie de la gauche mais refuse l’opposition entre un souverainisme de droite et un souverainisme de gauche que Frédéric Lordon s’efforce de théoriser : il n’y aurait, selon Jacques Sapir, qu’un seul souverainisme.

Quant à l’affirmation nationale, les deux prises de position sont salutaires. La référence au « souverainisme » risque cependant de nous égarer dans des embrouilles sans fin. N’oublions pas que ce concept d’importation récente résulte d’un bricolage idéologique dans lequel on a voulu résorber la pensée gaullienne et qui a par la suite servi à rallier le Front national. Je n’ignore pas que Marc Joly a tenté une intéressante redéfinition du souverainisme voici une dizaine d’années mais j’avais déjà relevé les limites et les insuffisances de cette tentative (3) qui n’a pas eu d’échos. Aujourd’hui, le souverainisme est le synonyme d’un nationalisme qui s’est donné un semblant de programme économique en récupérant le thème de la sortie de l’euro. Il est bien sûr possible d’arracher le mot au Front national afin de construire une doctrine de la souveraineté. Mais cela suffirait-il à définir un projet politique ? J’en doute.

Frédéric Lordon, qui veut restaurer la souveraineté, s’empresse d’opposer un « souverainisme de droite » et un « souverainisme de gauche », autrement dit les tenants de la souveraineté de la nation aux militants de la souveraineté du peuple. Nous apprenons donc que « Les tenants de la « souveraineté nationale » en effet ne se posent guère la question de savoir qui est l’incarnation de cette souveraineté, ou plutôt, une fois les évocations filandreuses du corps mystique de la nation mises de côté, ils y répondent « tout naturellement » en tournant leurs regards vers le grand homme, l’homme providentiel – l’imaginaire de la souveraineté nationale dans la droite française, par exemple, n’étant toujours pas décollé de la figure de de Gaulle. L’homme providentiel donc, ou tous ses possibles succédanés, comités de sages, de savants, de compétents ou de quelque autre qualité, avant-gardes qualifiées, etc., c’est-à-dire le petit nombre des aristoi (« les meilleurs ») à qui revient « légitimement » de conduire le grand nombre. »

Que de confusions ! Frédéric Lordon efface les distinctions classiques entre :

- la souveraineté de l’Etat qui exerce son autorité sur un territoire délimité pour le service d’une population juridiquement définie ;

- la souveraineté nationale qui s’exerce dans des institutions représentatives, par des élus chargés de légiférer.

- la souveraineté populaire par laquelle le peuple exerce sa volonté directement, au suffrage universel (4).

Dans le conflit et par ses révolutions, la France a réussi tant bien que mal à mettre les trois souverainetés dans une relation dialectique entre l’autorité de l’Etat, chère à la droite, la représentation parlementaire (voulue par la droite bicaméraliste et acceptée par la gauche) et le peuple (que la gauche dit incarner). Comme tout homme de gauche, Frédéric Lordon s’affirme partisan de la souveraineté du peuple et rejette cette abominable droite qui attend l’homme providentiel et qui n’a toujours pas « décollé » du général de Gaulle. Je comprends la colère de Claude Rochet, qui milite à Debout La République et qui se voit rejeté dans les enfers avec ses compagnons gaullistes (5). Je reste quant à moi très calme car je me souviens que Frédéric Lordon a refusé de recevoir « Royaliste » comme si ce titre lui blessait à ce point la vue qu’il ne pouvait prendre connaissance du contenu. Je me suis toujours demandé si Frédéric Lordon acceptait de poser le pied en Grande-Bretagne, en Espagne, en Belgique, aux Pays-Bas… ou s’il s’abstenait afin de préserver la pureté de son regard.

La condamnation du « Grand Homme » et le rejet exaspéré du général de Gaulle ne sont pas moins enfantins. Le Panthéon n’est tout de même pas une invention de l’absolutisme monarchique et c’est au général de Gaulle que l’on doit le suffrage universel (ordonnance du 5 octobre 1944), les nationalisations, la Sécurité sociale puis, en 1958, le référendum qui permet que le peuple souverain s’exprime sur l’essentiel. Selon les critères de Frédéric Lordon, de Gaulle est un souverainiste de droite qui réalise le programme du souverainisme de gauche – et ce n’est pas en couvrant d’une même réprobation le grand homme d’Etat et les cercles aristocratiques que l’on clarifiera le débat sur le pouvoir politique. Ce n’est pas la souveraineté en tant que telle qui provoque de la dépossession ou qui favorise la participation du peuple aux affaires publiques : c’est le pouvoir politique, selon qu’il agit ou non selon l’intérêt général. Il faut donc s’entendre sur les institutions mais je note qu’après avoir déclaré qu’il fallait rendre le pouvoir au peuple, Frédéric Lordon est muet sur ce point.

Jacques Sapir récuse l’opposition entre les souverainismes de droite et de gauche. Pour lui, il y a un souverainisme, la droite et la gauche s’opposant sur la conception de la nation. Pour la gauche, la nation est une construction sociale, laïque et ordonnée au principe de la Res publica. La droite serait quant à elle inspirée par la conception métaphysique d’un « corps mystique » qui articulerait la nation et l’Etat. Je croyais connaître un peu l’histoire de la droite française mais, là, je ne m’y retrouve pas. Laissons de côté la gauche, sur laquelle Jacques Julliard m’a permis de réfléchir longuement (6). Passons sur Carl Schmitt qui n’a eu aucune influence sur les idéologues de la droite française pour rappeler quelques éléments qui contredisent l’idée d’une droite « métaphysique ».

-  Il n’y a pas de laïcité hors du judaïsme et du christianisme qui établissent la distinction du spirituel et du temporel.

-  Le roi de France très-chrétien affirme très tôt son indépendance vis-à-vis de la Papauté et ne mène pas une politique catholique, sauf en ces deux moments catastrophiques que sont la Saint-Barthélemy et la Révocation de l’Edit de Nantes.

- La pensée républicaine s’élabore dans les Républiques de Cité puis dans les Républiques d’Etat à partir du 16ème siècle et les Protestants français jouent un rôle majeur dans cette élaboration. Le rôle de Jean Bodin doit bien entendu être souligné mais il importe de réfléchir au fait que les Politiques sont des républicains partisans de la monarchie royale. C’est bien le roi Henri IV qui signe l’Edit de Nantes.

-  A partir de la Révolution, on voit apparaître une droite mais son courant « mystique » a toujours été minoritaire. Les monarchiens n’agissent pas selon une doctrine catholique et la Restauration ne se construit pas sur les sentiments catholiques et royalistes des insurgés de l’Ouest. Bonald et de Maistre n’ont pas eu de postérité, le royalisme libéral n’est pas inspiré par une doctrine religieuse et, au 20ème siècle, Charles Maurras est un agnostique, auteur de textes antichrétiens. Les partis démocrates-chrétiens n’ont jamais pu s’implanter durablement en France et l’idéologie démo-chrétienne, qui a fortement inspiré l’Europe des Traités, prône le dépassement des nations. Aujourd’hui, l’idéologie de droite se retrouve par bribes au Front national, déserté par sa fraction catholique intégriste. Et ce qui caractérise la droite classique depuis le chiraquisme, c’est la dévaluation de toutes les valeurs. Comme la gauche a renié ses idéaux, nous sommes devant un champ de ruines.

Pouvons-nous clarifier la situation brandissant l’étendard du souverainisme contre les eurocrates ? Quant à la doctrine, cela conduirait à effacer de nos préoccupations la dialectique entre l’Etat, le Pouvoir politique et la Nation par laquelle s’affirment les différentes modalités de la souveraineté (l’Etat, le Peuple, la Nation). J’ajoute que le souverainisme est un concept qui n’a pas d’histoire, ni de théoricien, ce qui lui permet d’englober fictivement plusieurs traditions politiques qu’il faut tantôt distinguer (le gaullisme, le royalisme républicain, le socialisme patriote), tantôt opposer. Ainsi, le souverainisme englobe le nationalisme, car le Front national défend à sa manière la souveraineté mais il le fait selon une conception nationaliste qui implique la xénophobie, selon une conception ethnico-culturelle de la nation. Il me paraît donc important de garder nos catégories politiques, tout particulièrement l’opposition entre nationalisme et patriotisme. Jacques Sapir ne me contestera pas sur ce point puisqu’il conclut son article en précisant que « bien entendu, cette Nation n’est pas constituée sur des bases ethniques et elle accueille en son sein tous ceux qui viennent la faire vivre par leur travail et leur énergie, dans le respect de ses lois à la formation desquelles elles contribuent ». Cela veut dire qu’il y a un parti républicain, ou parti des Politiques, qui est le parti de l’Etat et de la nation. Ce parti doit se battre sur deux fronts :

- Celui du Pouvoir, victime d’une oligarchie qui ne supporte plus la République et la démocratie ;

- Celui de la Nation, qui est menacée dans sa définition historico-juridique par la thématique ethnoculturelle.

Rude tâche, pour un parti qui n’a pas encore trouvé sa forme militante.

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(1) http://blog.mondediplo.net/2013-07-08-Ce-que-l-extreme-droite-ne-nous-prendra-pas

(2) http://russeurope.hypotheses.org/1441

(3) http://www.bertrand-renouvin.fr/le-souverainisme-en-debat/

(4) Pour une analyse plus précise : http://www.bertrand-renouvin.fr/le-concept-de-souverainete/

(5) http://ecodemystificateur.blog.free.fr/index.php?post/Ce-que-la-gauche-critique-ne-nous-prendra-pas

(6) Cf. mes chroniques 63, 64, 65, 66.