Fondée en 1928, la confrérie des Frères musulmans a théorisé et mis en pratique une action politique radicale en vue de la soumission du monde à un islam ultraconservateur. Les Etats-Unis et l’Arabie saoudite sont parties prenantes dans cette stratégie.

Lorsque le dernier sultan ottoman cède la place à Mustapha Kemal, la disparition du Califat sis à Istanbul bouleverse un instituteur égyptien, Hassan El Banna, qui décide d’engager la lutte pour l’instauration d’un Etat islamique mondial.

Intelligent et déterminé, ce croyant proche du fondamentalisme wahhabite fonde en 1928 la confrérie des Frères musulmans et s’ingénie à la développer. Antidémocrate, hostile à toute promotion de la femme, Hassan admire tant Hitler qu’en 1940 il fait défiler ses jeunes militants en chemises kaki, avec chants, flambeaux et saccage de magasins juifs. En butte à la répression gouvernementale après la guerre, il fait assassiner le Premier ministre égyptien en décembre 1948 et meurt lui-même en février1949 dans un attentat organisé par les services secrets égyptiens.

D’emblée, les Frères musulmans s’étaient donc organisés pour la conquête violente du pouvoir. Cette stratégie fut ensuite explicitée par Sayyed Qotb (né en 1906, pendu en 1966), principal idéologue des Frères musulmans et théoricien du djihad mené pour le triomphe d’une religion globale, qui serait l’ennemie de toutes les patries – « le musulman n’a pas de nationalité » – et des gouvernements musulmans qui ne respectent pas intégralement la charia. La guerre sainte des Frères est à la fois une guerre contre les chrétiens, les juifs et les musulmans apostats : telle est bien la ligne suivie par tous les groupes djihadistes qui agissent aujourd’hui pour tuer ou dominer tous les « infidèles ».

Dans le livre très informé qu’il consacre aux Frères musulmans (1), Chérif Amir explique comment l’action de la confrérie fut menée en Egypte, contre la monarchie en appui du mouvement des Officiers libres puis contre Nasser qu’ils tentèrent d’assassiner en octobre 1954 – ce qui leur valut d’être durement réprimés jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Anouar El-Sadate. Le nouveau raïs se posa en « président croyant » et décida de s’appuyer sur les Frères musulmans et de libéraliser l’économie. La protection sociale étant délaissée par le gouvernement, les Frères se chargèrent de l’action caritative tout en travaillant à l’éducation des jeunes et à la conquête des médias – non sans organiser des groupes armés en vue de l’élimination de Sadate. Celui-ci finit par se retourner contre les Frères qui décidèrent de l’éliminer, ce qui fut fait en octobre 1981.

A son tour, Hosni Moubarak chercha à manœuvrer les Frères. Il libéra Ayman El-Zawahri, futur chef d’al-Qaeda, ainsi que l’auteur de la fatwa contre Sadate, voulut empêcher le développement de la confrérie en Egypte et permit que certains djihadistes aillent combattre les soviétiques en Afghanistan. Les moudjahidines en revinrent pour monter des attentats en Egypte en vue de la prise du pouvoir… Moubarak chercha cependant l’apaisement, libéra 16 000 islamistes et laissa la confrérie devenir l’opposition officielle. Une fois de plus, les Frères jouèrent double jeu : légalistes quand cela leur profitait, ils devinrent révolutionnaires à la faveur des printemps arabes.

Chérif Amir explique les raisons de la chute de Moubarak et de la montée en puissance des Frères musulmans qui parviennent à faire élire à la présidence Mohamed Morsi en juin 2012. Leur triomphe est de courte durée : dans un climat de violence généralisée, la main mise des Frères sur l’appareil d’Etat, l’intimidation physique des magistrats et des journalistes, la tentative de prise de contrôle de l’armée, l’effondrement de l’économie égyptienne et les premières mesures d’islamisation provoquèrent une immense réaction populaire et, en juillet 2013, l’élimination de Mohamed Morsi par le général El-Sisi et l’institution militaire… Selon Chérif Amir, la défaite des Frères en Egypte est une « déroute internationale » pour la confrérie : la politique étrangère de la Turquie est en échec, les islamistes libyens sont plongés dans le chaos général, El-Bachir est en difficulté au Soudan, Ennahda a perdu le pouvoir en Tunisie et l’influence des Frères recule en Europe – notamment celle de l’UOIF qui est leur courroie de transmission en France.

Au fil de cette histoire, Chérif Amir souligne le jeu trouble des Etats-Unis et celui, complexe, de l’Arabie saoudite et du Qatar.  Déjà, en 1953, le président Eisenhower avait reçu Saïd Ramadan, délégué général des Frères musulmans, père du médiatique Tariq. Cette rencontre amorça une longue collaboration entre les Etats-Unis et la confrérie, considérée comme un mouvement conservateur très utile dans la lutte contre le communisme et contre Nasser, anticommuniste mais coupable de coopération avec les Soviétiques. Les Etats-Unis et l’Arabie saoudite appuyèrent également les Frères qui menaient le djihad en Afghanistan contre les troupes soviétiques. La rupture entre les Saoudiens et la confrérie eut lieu après les attentats du 11 Septembre et les Frères se tournèrent vers le Qatar qui finança leurs opérations subversives en Egypte jusqu’en 2013. Le gouvernement américain appuya les Frères pendant les événements de 2011 et Hillary Clinton se rendit au Caire pour assister à la prise de fonction de Mohamed Morsi… La constance américaine dans l’aveuglement est l’une des causes, non la moindre, du rôle joué par les agents d’une idéologie manifestement totalitaire.

***

(1)   Chérif Amir, Histoire secrète des Frères musulmans, Ellipses, 2015. Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE.