Dans l’appareil frontiste, la crise couvait dès avant la période électorale. L’échec de Marine Le Pen à la présidentielle et du Front national aux législatives conduisaient nécessairement à de violents règlements de comptes. La démission de Florian Philippot, aussi significative soit-elle, ne règle pas le problème stratégique d’un parti qui a perdu sa fonction tribunitienne.

Les prestations médiatiques de Florian Philippot qui semblaient justifier le discours sur la « dédiabolisation » ont masqué pendant cinq ans les véritables rapports de force au sein du Front national. Alors que le parti de Jean-Marie Le Pen cultivait le nationalisme xénophobe sur fond de libéralisme économique couplé à des diatribes contre le « mondialisme », Marine Le Pen s’est appuyée à partir de 2010 sur un nouveau venu qui se targuait d’un passage chez Jean-Pierre Chevènement et qui a développé une thématique sociale et protectionniste axée sur la sortie de l’euro.

Nommé directeur stratégique pour la campagne de Marine Le Pen en 2012 puis vice-président du Front, chargé de la stratégie et de la communication en juillet de la même année, le jeune et brillant dialecticien s’emploie pendant le quinquennat Hollande à enrober le programme xénophobe et à placer ses amis dans l’appareil frontiste. Une tendance souverainiste apparaît, qui demeure nettement minoritaire lors du congrès de novembre 2014 puisque Florian Philippot est élu en quatrième position avec 69% des voix, derrière Marion Maréchal-Le Pen, Louis Aliot et Steeve Briois. Elue député en 2012, la jeune Marion devient rapidement la référence de la tendance identitaire-libérale qui rêve à l’union des droites alors que la présidente du Front et son premier lieutenant maintiennent une ligne « ni droite, ni gauche ». Tous deux pensent que cet isolement volontaire leur permettra de gagner des voix des deux côtés. Les succès remportés par le Front aux élections européennes, régionales et municipales semblent conforter ce choix et, dans l’opinion, se répand l’illusion d’un parti évoluant vers une sorte de néo-gaullisme. On oublie les diatribes de Marine Le Pen contre la viande halal, la campagne contre les migrants en 2016 – ce fut un échec, utile pour conforter l’électorat xénophobe – et surtout la constitution en 2015 au Parlement européen du groupe « Europe des nations et des libertés » qui inclut notamment l’extrême-droite autrichienne (FPÖ), flamande (Vlaams Belang), néerlandaise (Parti pour la liberté PVV) et allemande (Afd).

Tant que le Front national a remporté des victoires, tant qu’il a été présenté par les médias comme un parti capable de prendre le pouvoir, Marine Le Pen a pu conserver la fonction tribunitienne héritée de son père, susciter l’enthousiasme des militants et exercer son arbitrage en faveur de Florian Philippot. La tendance identitaire attendait quant à elle l’échéance de mai 2017 en fourbissant ses armes sans jamais négliger de répandre des rumeurs ignobles sur Florian Philippot. La propagande frontiste pouvait donc se développer avec efficacité décuplée par la chambre d’écho médiatique. Dans sa besace programmatique, le Front avait de quoi faire plaisir à de très nombreux segments de l’électorat sans se soucier de la cohérence de l’ensemble. « Marine », qui tentait de faire oublier son nom de famille, était censée concilier toutes les aspirations et toutes les colères par son élection à la présidence.

Dès 2010, Philippe Cohen (1) qui avait rencontré et écouté attentivement Marine Le Pen nous avait décrit une personne fragile, intimidée par sa charge mais formant déjà avec Florian Philippot un couple politique très solide. Le tribun et le tuteur se sont confortés jusqu’en mai 2017 mais le désormais fameux débat télévisé du 3 mai avec Emmanuel Macron a révélé la faille masquée par les beaux discours rédigés par Florian Philippot : la candidate ne pouvait pas soutenir par des arguments pertinents le point-clé du programme parce qu’elle n’avait pas compris l’enjeu monétaire, parce qu’elle ne savait pas expliquer pourquoi et comment il fallait quitter la zone euro. Aux fragilités et faiblesses personnelles de Marine Le Pen, s’ajouta un constat qui contredisait la stratégie philippotiste : au second tour de la présidentielle, un tiers des électeurs de François Fillon se sont reportés sur la candidate frontiste, et seulement 10% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon. L’aile droite du parti (Nicolas Bay, appuyé par Gilbert Collard et Robert Ménard) a donc immédiatement réclamé qu’on arrête la propagande anti-euro et qu’on reprenne le discours sur l’immigration, l’islam et l’insécurité. Cette tendance s’est renforcée par l’élection à l’Assemblée nationale de frontistes identitaires, Florian Philippot et ses partisans ayant été tous battus.

Lors du séminaire sur la refondation du parti, au début de l’été, Marine Le Pen tente de maintenir l’équilibre entre les deux courants en faisant accepter l’idée que la sortie de l’euro aurait lieu à la fin du quinquennat, après la tenue d’un référendum, pour ne pas dire aux calendes grecques. Trop tard ! A la mi-mai, Florian Philippot lance à l’intérieur du Front l’association « Les Patriotes », ouverte sur l’extérieur ; l’aile droite, privée de Marion Maréchal-Le Pen depuis le 10 mai, mène tout l’été une violente offensive couronnée de succès. La présidence du groupe frontiste au Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté est retirée à Sophie Montel, figure importante de la tendance Philippot, et l’association « Les Patriotes » est vivement mise en cause. Affaiblie, durement étrillée par les amis de son père – Wallerand de Saint-Just par exemple – Marine Le Pen donne raison aux plus forts : elle retire à Florian Philippot sa délégation le 20 septembre et celui-ci, devenu « vice-président à rien », démissionne le lendemain matin.

Cette crise illustre notre critique du concept de « souverainisme » (2), qui regroupe deux démarches opposées : d’un côté le patriotisme attaché au principe de l’unité nationale, de l’autre le nationalisme, toujours xénophobe dans ses variantes maurrassiennes ou identitaires, et par conséquent toujours inscrit dans une logique de guerre civile. Il est significatif que Florian Philippot ait choisi « Les Patriotes » pour désigner la tendance incarnée par cet homme qui s’est toujours affirmé national-républicain dans la fidélité au général de Gaulle, sa « référence absolue ». Nous suivrons attentivement le développement, encore hypothétique, de cette scission patriotique qui ne met certainement pas un terme à la crise qui secoue le Front national. Pourquoi ?

Incapable de prendre le pouvoir (3), le Front national était devenu le grand parti protestataire français et il a gardé ce statut jusqu’à l’élection présidentielle qui l’a mis dans une situation paradoxale. Malgré son gros matelas de voix, il s’est fait déposséder de sa fonction tribunitienne par Jean-Luc Mélenchon pour bien des raisons et notamment pour celle-ci : après avoir pu constituer un groupe à l’Assemblée nationale, les députés de la France insoumise ont dénoncé avec pertinence et talent les ordonnances réformant le code du Travail alors que les élus du Front national, trop peu nombreux pour avoir un groupe, assistaient en spectateurs à un épisode de la guerre de classe qui est hors du champ de la démagogie xénophobe. Les manifestations syndicales et politiques de la rentrée ont confirmé la marginalisation du Front national, en proie aux soubresauts de son épuration interne.

Cette marginalisation est d’autant plus préoccupante pour le Front que le tribun se trouve désormais sans tuteur. Certes, Marine Le Pen est débarrassée de sa nièce Marion – provisoirement ? – mais cette femme fragile est confrontée à un problème stratégique qui divise les frontistes.

Après la démission de Florian Philippot, ce problème a été clairement exposé par Robert Ménard. Le maire de Béziers estime que la crise sera inutile si l’on fait « du Philippot sans Philippot » – si Marine Le Pen maintient la ligne « ni droite, ni gauche » qui a selon lui conduit le parti à l’échec. Après avoir dénoncé l’antieuropéisme et les principales propositions sociales contenues dans le programme frontiste, Robert Ménard s’est prononcé « pour un grand mouvement conservateur » sur les questions économiques, sociétales et écologiques, capable de rassembler la droite – sans se prononcer sur la personne qui pourrait incarner ce nouveau parti.

L’union des droites est une perspective sérieuse car Nicolas Sarkozy a déjà montré que le discours identitaire ne gênait en rien la mise en œuvre du programme ultralibéral, mais au contraire permettait de ratisser plus large. Cette « union » ne pourrait pas se faire autour de Marine Le Pen mais plutôt sous l’égide d’un Laurent Wauquiez, féodal de haut rang qui a déjà conquis ses titres de noblesse au sein de l’oligarchie. Il est donc logique que la présidente du Front national continue à défendre une ligne de stricte autonomie, en vue de fédérer les protestataires de tous bords. Mais cela revient à s’installer définitivement dans le rôle de « rentière du malheur » et de repoussoir indispensable au maintien du système oligarchique car il est évident qu’elle ne pourra pas gagner la prochaine présidentielle en gérant le Front national revenu à sa rhétorique traditionnelle.

Comme les dirigeants et les militants frontistes ne sont pas des imbéciles, ils vont être placés devant des choix crucifiants.

***

(1) Cf. Philippe Cohen et Pierre Péan, Le Pen, une histoire française, Robert Laffont, 2012.

(2) http://www.bertrand-renouvin.fr/frederic-lordon-jacques-sapir-et-lembrouille-souverainiste-chronique-83/

(3) http://www.bertrand-renouvin.fr/capacites-et-incapacites-frontistes/