Chercheur spécialisé dans les droites extrêmes, Nicolas Lebourg a eu l’excellente idée d’écrire aux électeurs de toutes classes et tendances qui s’apprêtent pour la première fois à voter pour le Front national. Ses mises en garde sont aussi courtoises que pertinentes.

Ce qui est inouï dans le livre de Nicolas Lebourg (1) devrait être la banalité même : l’auteur considère que les électeurs du Front national sont des êtres humains, citoyens normaux et électeurs conscients de la signification et de la portée de leur libre choix – non des buses fascistoïdes ou des brebis égarées. L’analyse du vote frontiste ne relève ni de la psychiatrie, ni d’une répétition cauchemardesque de l’histoire – le retour des heures-les-plus-sombres – mais d’une réflexion proprement politique. Nicolas Lebourg, qui est avec Jean-Yves Camus l’un des meilleurs spécialistes français des droites extrêmes (2), y excelle car il connaît aussi bien la société française que l’organisation lepéniste.

Les destinataires des lettres sont représentatifs des diverses catégories qui s’apprêtent à voter pour Marine – le prénom l’emporte sur le nom – lors de la prochaine élection présidentielle. Nicolas Lebourg ne s’adresse pas à des personnes physiques mais à des portraits-types dans lesquels maints Français se reconnaîtront. Il y a là un gendarme catholique de Nantes que l’on s’attendait à trouver, une caissière de Perpignan qui n’étonne guère mais aussi un plombier juif de Vénissieux, un professeur d’Albi, un étudiant gay « néoparisien »… ce qui signifie que le vote frontiste est devenu interclassiste.

La raison d’une telle évolution, de plus en plus fâcheuse pour les partis de la droite et de la gauche classiques ? Au fil des pages, on se rappelle ou on découvre que la droite chiraquienne a justifié la propagande du Front national des premières années en reprenant ses thèmes – ce qui ne libère pas les socialistes du poids de leurs propres responsabilités. D’une manière plus générale, Nicolas Lebourg pointe tous les abandons consentis d’un cœur léger par les dirigeants du pays au fil des décennies : la droite a liquidé le gaullisme, la gauche a détruit le socialisme, les gouvernements ont renoncé à exercer leur autorité et à défendre la souveraineté de la nation pour gouter aux plaisirs vaporeux de la « gouvernance ». D’où le désir d’autorité, la demande de reconquête de la souveraineté et de réaffirmation de l’identité nationale qui se porte sur la personne de Marine Le Pen. Faut-il lui faire crédit au prétexte qu’elle n’a pas encore gouverné ? Peut-on croire qu’elle va remettre la France debout ? Nous sommes bien face à une croyance, qui est celle du parieur misant sur le cheval qui n’a jamais gagné. C’est un choix possible mais en politique il est terriblement risqué quand le parieur mise sur une personne qui fait ses propres paris.

Nicolas Lebourg, qui connaît tous les thèmes et variations du Front national, se livre à une critique très fine que je comprends ainsi : portée par un vote interclassiste, Marine Le Pen n’a pas de programme cohérent mais une technique de communication très banale qui consiste à satisfaire tous les segments de son électorat par des promesses spécifiques : le gendarme catholique est content parce que Marine augmentera le budget de la Défense, l’étudiant gay est rassuré parce que Marine n’a pas participé à la Manif pour tous, d’autres qui ne contestent pas l’euro pensent que Marine va arrêter l’immigration et ceux qui pensent que l’invasion immigrée est un fantasme se réjouissent d’une prochaine sortie de l’euro grâce à Marine…

Somme toute, écrit Nicolas Lebourg, « Le FN de Marine Le Pen (vous) propose un souverainisme intégral (politique, économique, culturel, démographique) qui promet à l’électeur de toute classe sociale d’être protégé de la globalisation économique et culturelle, et d’avoir la jouissance tant des gains du capitalisme entrepreneurial que de la protection de l’Etat providence. » La véritable radicalité du Front national est dans sa démagogie, dans l’apothéose communicationnelle qui consiste à saturer de promesses tous les segments de l’électorat – y compris le segment arabo-musulman flatté en tant que tel par Steeve Briois, maire frontiste d’Hénin-Beaumont. A Béziers, au contraire, son collègue Robert Ménard cultive le segment xénophobe tandis que Marion Maréchal-Le Pen, déjà rivale de sa tante, cultive les segments identitaire et national-catholique sans se soucier des contradictions puisque c’est la culture des tendances contradictoires qui multiplie les suffrages.

Or Marine Le Pen est maintenant obligée de faire le pari qu’elle pourra tenir toutes ses promesses, ou du moins les plus emblématiques, dans un temps très réduit. Sa conception autoritaire du pouvoir lui a fait longtemps oublier que nous sommes en régime parlementaire et que la majorité des députés n’est pas automatiquement acquise au président qui vient d’être élu : le deuxième pari, celui d’une victoire frontiste aux élections législatives, est terriblement osé parce qu’il fait l’impasse sur les réactions violentes qu’entraîneraient la victoire de « Marine » à la présidentielle. Le troisième pari consiste à vouloir incarner la « France apaisée » après avoir construit  toute sa carrière, à la suite de son père sur l’affrontement ethnoculturel et sur le clivage entre bons et mauvais Français selon la tradition de l’extrême droite. « Apaiser la France ? C’est vouloir chevaucher un tigre » dit Nicolas Lebourg. Un peuple déçu peut aussi dévorer ses populistes.

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(1)    Nicolas Lebourg, Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout, Editions Les Echappés, 2016.

(2)    Cf. Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg, Les droites extrêmes en Europe, Seuil, 2015.