Judicieusement publiées, les analyses politiques de Gaël Brustier (1) permettent de comprendre que le désordre idéologique et politique, en France et dans l’Ouest-européen, n’est pas dénué de raisons.

Ces chroniques rédigées ces trois dernières années au fil de l’actualité surmontent avec aisance l’épreuve du temps. Cela tient à l’intelligence critique de l’auteur mais pas seulement. La presse française n’est pas faite par des imbéciles mais Gaël Brustier fait la différence parce que ses analyses reposent sur un gros travail d’information soutenu par une pensée. On peut rester dubitatif sur certaines explications tirées de Gramsci (2), on n’en reste pas moins saisi par la pertinence des articles publiés sur Slate.fr et par la justesse de nombreuses prévisions.

Il est facile d’annoncer que « ça finira mal » parce que toute aventure politique est soumise à des épreuves qui peuvent être mortelles. Il est beaucoup plus compliqué d’expliquer les facteurs qui conduisent un parti à l’échec ou à la victoire. Dès août 2014, Gaël Brustier décrit une gauche en voie de marginalisation. Dès novembre 2014, il écrit que Nicolas Sarkozy n’a pas pris la mesure de l’évolution idéologique de la droite vers le conservatisme. Dès octobre 2016, il publie un article intitulé « Et à la fin, c’est Wauquiez qui gagne », expliquant comment cet ambitieux-type s’efforce de préparer « la droite d’après » qui sera férocement antigaulliste. Gaël a par ailleurs bien montré la faiblesse idéologique du Front national en un temps où beaucoup annonçaient son irrésistible ascension – mais il a surestimé la capacité d’engendrement de « Nuit debout »… Emmanuel Macron est quant à lui remarquablement cadré. Le jeune ministre prend son envol sur un paradoxe : il est l’artisan de réformes ultralibérales du quinquennat Hollande (CICE, pacte de responsabilité) que beaucoup de Français rejettent et il tire profit du discrédit de la classe politique. Il gagne la présidentielle sur le dégagisme et sur la peur qu’inspire le Front national mais il s’est fixé comme mission d’adapter la France au capitalisme « californien », c’est-à-dire à l’univers impitoyable de la Silicon Valley.

Le livre de Gaël Brustier est d’autant plus nécessaire à notre réflexion que la conjoncture française est mise en relation avec les événements politiques qui secouent l’Union européenne. Notre jeune spectateur engagé est bien entendu attentif à Syriza et à Podemos et, à propos de Yannis Varoufakis, il montre que la « réorientation à gauche » de l’Union européenne est une tâche impossible dont les gauches dites radicales devraient se libérer. Datées d’avril 2016, les pages consacrées au FPÖ et à la crise d’identité en Autriche sont à lire à la lumière des récentes élections législatives qui ont permis l’entrée au gouvernement de ce parti xénophobe proclamant, ce qui est rarement souligné, son intention de récupérer la région italienne du Sud-Tyrol.

Les pages sur la crise de régime méritent une attention toute particulière. Gaël Brustier précise qu’un régime politique ne se réduit pas à une Constitution et qu’il se définit aussi par le mode de sélection de ses élites politiques et par la définition du cadre des rapports sociaux. Pour lui, la « crise profonde » de la Vème République est « le produit d’une tendance constante à la concentration des pouvoirs au niveau présidentiel et d’une dépolitisation implacable de l’action publique inhérente à l’esprit du régime ». C’est oublier les périodes de cohabitation – y compris la cohabitation entre Mitterrand et Rocard – et le caractère conjoncturel du phénomène majoritaire.

D’autres configurations étaient possibles, dans notre monarchie élective, parlementaire et démocratique, qui avait élevé au plus haut l’action politique dans sa période gaullienne et qui empêchait la haute fonction publique de devenir une technocratie. Mieux vaut parler d’une mutation désastreuse de la Vème République qui a cessé d’être une République imparfaite et souvent incertaine pour devenir l’instrument d’une oligarchie. Gaël Brustier dit fort bien que « la crise rampante du régime court depuis l’établissement du quinquennat, mais a pris un caractère explosif après 2008. La participation au consensus économique au sein de l’UE a progressivement remis en cause la légitimité de politiques perçues comme impuissantes à mesure que les traits autoritaires du système communautaire se sont affirmés ». Cette crise, explique-t-il dans un article d’avril 2017, a détruit la fonction présidentielle. Ce n’est plus une figure monarchique que l’élection désigne mais « un faiseur de pluie », un guérisseur qui suscite trop d’attentes pour ne pas devenir rapidement impopulaire : « Attente d’actes quasi-magiques et affaiblissement des leviers étatiques dans la mondialisation et dans l’Union européenne transforment la figure capétienne de 1958 en une sorte de guérisseur hyper-médiatisé et impuissant ».

En peu d’années, Gaël Brustier est devenu indispensable.

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(1) Gaël Brustier, Le désordre idéologique, Le Cerf, 2017.

(2) Cf. Gaël Brustier, A demain Gramsci, Le Cerf, 2015.

Article publié dans le numéro 1138 de « Royaliste » – 2018