Jésuite et chercheur, Gaël Giraud puise dans sa tradition religieuse et dans son travail scientifique un ensemble cohérent de propositions qui permettraient de refonder les relations économiques et sociales dans une Europe autrement instituée.

La dénonciation de l’idéologie du marché et de la financiarisation nous est familière mais il faut sans s’efforcer de toujours mieux comprendre les impasses et les catastrophes auxquelles l’ultralibéralisme nous conduit. Quant à cette tâche, nous sommes comblés : Gaël Giraud explique clairement les subprimes, le krach de 2007-2008, la crise des dettes souveraines, le piège de la déflation, souligne l’énormité de la dette des entreprises financières privées et le caractère illusoire du Mécanisme Européen de Stabilité, que révèlera la prochaine panique financière…

Dans cette crise qui n’en finit pas, les élites du pouvoir et des affaires refusent de parler aux peuples autrement qu’en langue de bois. Le témoignage de Gaël Giraud est à cet égard très précieux : il les connaît, les écoute et ce qu’il rapporte confirme toutes les appréhensions. Les maîtres du pouvoir politique et de l’économie vivent dans un ghetto mais leur façon de se mettre en scène dans les médias qu’ils contrôlent leur fait croire qu’ils représentent la majorité de la société. Et quand le suffrage universel leur oppose un Non résolu, comme en 2005, ce rejet est interprété comme une manifestation de l’ignorance et de la bêtise, qu’on efface par un nouveau traité. D’où une hypothèse sur le « pari » qui sous-tendrait la construction européiste : ne s’agirait-il pas de « construire une union politique que l’on croit impossible à réaliser avec le consentement des peuples, mais, pour cette raison, la construire à l’insu des peuples, en les amadouant par la prospérité économique que le marché unique et la finance dérégulée étaient censés garantir ? ». Mais ces élites sont aujourd’hui dans un « immense désarroi » puisque la promesse de la prospérité n’a pas été tenue. Plutôt que de dire la vérité aux peuples, certains voudraient tenter le saut fédéral sans le dire !

Face au mensonge et à la ruse, Gaël Giraud dit toute sa vérité. Elle procède d’une démarche scientifique et plus fondamentalement d’une inspiration chrétienne que j’accueille avec autant d’intérêt que la méditation sabbatique sur l’économie de Raphaël Draï (2) : les spiritualités, que l’on peut considérer seulement comme des traditions historiques de notre Europe sans rivages, continuent de vivifier la réflexion collective et rencontrent en certains points les critiques et revendications militantes de laïcs rigoureux. Le culte du Veau d’or ne scandalise pas seulement les consciences juives et chrétiennes et il peut y avoir jonction des croyants et des incroyants pour juguler la puissance financière. Ainsi, les Ecritures enseignent qu’il faut prendre soin de la Création et cet impératif peut être respecté par ceux qui font empiriquement le constat d’une angoissante dégradation de l’environnement.

De fait, la transition écologique est indispensable  – nouvelle urbanisation, réaménagement du territoire, redéploiement des réseaux ferroviaires, transformation des modes de production de l’énergie – et Gaël Giraud en précise les conditions financières et politiques. Dans l’Union européenne, la transition écologique coûterait moins cher que le « sauvetage » des banques et elle peut être financée par la création monétaire. Ce n’est pas tout : comme les ressources communes – eau, terres cultivables, forêts – sont aujourd’hui menacées, il faut en faire des biens communs placés hors des marchés concurrentiels et destructeurs. Gaël Giraud montre que la monnaie et le crédit devraient être considérés comme des biens communs ce qui implique le remplacement de la monnaie unique – dont l’échec est analysé – par une monnaie commune à plusieurs monnaies nationales. L’ensemble de ces propositions s’inscrit dans la perspective d’une Europe confédérale qui aurait en charge les biens communs.

Il y aurait donc des biens privés librement échangés, des biens publics organisés par les Etats nationaux et des biens communs qui seraient sous la responsabilité du Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement – non de la Commission réduite à un rôle d’exécution. C’est là une bonne distribution des activités et des charges qui impliquent un nouveau rapport de forces en Europe car les gouvernements et les groupes industriels et financiers qui profitent abondamment du système de concurrence et de prédation ne se laisserait pas facilement ramener à la raison politique.

Pour refonder l’Europe, il faut qu’un certain nombre d’Etats européens se réorganisent et se renforcent afin de devenir des modèles à suivre. De même qu’il faut en revenir aux monnaies nationales pour établir une monnaie commune, il est indispensable que la France donne l’exemple d’un Etat capable reprendre la maîtrise de la finance par la nationalisation du crédit et de réorganiser l’économie par la planification et par la nationalisation des secteurs-clés. Lorsque les principaux Etats auront posé sur leur territoire les conditions de la transition écologique, lorsque le plan aura mis de la cohérence dans les activités nationales en fonction de la justice sociale, il sera relativement facile d’organiser la bonne administration des biens communs européens d’Edinbourg à Vladivostok. Il y a dans cette perspective tous les éléments qui permettent de mobiliser, selon leurs talents, ceux qui désespèrent de se voir livrés à une austérité sans fin par les gras bénéficiaires du capitalisme rentier.

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(1)    Gaël Giraud, Illusion financière, Des subprimes à la transition écologique, Les Editions de l’Atelier, 2014. Troisième édition revue et augmentée. 10 €

(2)    Raphaël Draï, L’économie chabbatique, Fayard, 1998, cf. « Royaliste » n° 725.

Article publié dans le numéro 1053 de « Royaliste » – 2014