Si les dirigeants politiques et divers intellectuels militants lisaient Gilles Kepel et Antoine Jardin, ils cesseraient d’instrumentaliser « l’islam », « les quartiers » et « la guerre contre le terrorisme » afin d’organiser concrètement la riposte politique aux menées djihadistes.

Face à la violence extrême du djihadisme, nous avons tous la tentation de désigner une cause unique, un Coupable qui deviendrait la cible de nos vindictes. La méconnaissance des faits mis en scène par la télévision porte aux généralisations abusives et aux formules en langue de bois vérifiées par des inquisiteurs – les uns pourchassent l’islamophobie, les autres la dhimmitude. Les éléments de langage des politiciens en campagne aggravent la confusion et augmentent des peurs justifiées par les attentats.

A ceux qui veulent comprendre, à nous qui cherchons à comprendre pour mieux réagir, Gilles Kepel et Antoine Jardin offrent dans leur livre (1) ce qui nous manque généralement : des études de terrain dans les banlieues travaillées par l’islamisme et dans les prisons, des traductions de textes arabes qui permettent de cerner l’idéologie salafiste et de bien saisir la stratégie des djihadistes. Ceux qui ont été les témoins (2) des évolutions politiques et sociales de ces quinze dernières années dans la France périphérique trouveront dans le livre une remise en perspective historique qui leur permettra de pointer les maturations qu’ils n’avaient pas repérés et surtout les terribles manquements des gouvernements successifs.

Simplifiée à l’extrême, cette histoire part de la Marche des Beurs de 1983 et de sa récupération par François Mitterrand sous la marque SOS Racisme qui joue un rôle relativement important dans la campagne de 1988. La première polémique sur le foulard éclate en 1989 et bien peu s’aperçoivent que les Frères musulmans, sous l’étiquette UOIF (3), travaillent la deuxième génération issue de l’immigration : celle-ci est sensible au discours de victimisation parce qu’elle est marginalisée par la classe politique et son laisser-faire libéral. Après le vote de la loi de 2004 sur le voile islamique, l’UOIF perd la main et les émeutes de 2005, longuement analysée par Gilles Kepel et Antoine Jardin, coïncident avec l’entrée dans l’âge adulte de la troisième génération… et avec le développement d’Internet. Les thèses salafistes se répandent à la vitesse de l’éclair tandis que les djihadistes changent de stratégies : en janvier 2005, un obscur ingénieur syrien naturalisé espagnol, Abu Musab al-Suri, met en ligne les mille six cents pages de son Appel à la résistance islamique mondiale qui constate l’échec de Ben Laden – ses attentats n’ont pas fait basculer les masses musulmanes. Suri préconise l’action de réseaux visant à déclencher la guerre civile en Europe au moyen d’attentats qui fragmenteront les collectivités nationales en groupes communautarisés de plus en plus antagonistes. Les attentats de 2015 à Paris et celui de Bruxelles le 22 mars 2016, s’inscrivent dans cette stratégie.

Sommes-nous entrés dans la « guerre de civilisations » souhaitée par les djihadistes ? Les lignes de fractures décrites par Gilles Kepel et Antoine Jardin sont beaucoup trop sinueuses pour qu’on puisse raisonner en ces termes. Tandis que les gouvernements successifs lancent des slogans en toute méconnaissance de cause et se désintéressent totalement des classes populaires, la propagande des salafistes et celle du Front national forment un miroir qui satisfait les deux camps. Cependant, une fraction de l’extrême droite tient le même discours antisioniste-antisémite que les islamistes et manifeste avec eux pour la promotion de la cause palestinienne. Il ne faut pas non plus négliger l’alliance nouée entre les islamistes et certains catholiques contre le « mariage pour tous » et la théorie du genre. Surtout, la radicalisation d’une minorité, parmi les musulmans français, contraste avec l’engagement de nombreux citoyens de la troisième génération dans les partis démocratiques (4).

Tout Français, aussi modeste soit-il, est acteur de la lutte dans laquelle il est plongé. Ceux qui disent que la guerre civile est une fatalité, voire une nécessité comme ceux qui voient les terroristes comme les victimes du colonialisme, comme ceux qui « communiquent » inconsidérément. Lorsque Manuel Valls déclare que les salafistes ont gagné la partie, il agit en dangereux irresponsable. Les salafistes non-terroristes mènent un combat pour l’hégémonie culturelle au sein de la population musulmane mais les résistances de tous ordres sont nombreuses et vigoureuses au sein de celle-ci : elles sont devenues publiques tout récemment avec la Brigade des mères. Les salafistes djihadistes n’ont pas réussi à enclencher une logique de guerre civile en France et en Belgique : les réactions des citoyens ont été massivement unitaires et républicaines.

Par ses choix économiques et sociaux destructeurs, par ses propos irresponsables, par sa politique étrangère inepte, la classe politique, Front national compris, est incapable de protéger la nation – y compris quand elle ridiculise la laïcité par ses incantations dérisoires. Dans leur conclusion, Gilles Kepel et Antoine Jardin soulignent la nécessité d’une refondation et d’une reconstruction dans laquelle ce qu’ils nomment à juste titre l’instruction publique devra jouer un rôle éminent. Le djihadisme est l’une des formes, nihiliste, de la négation du politique. C’est effectivement par une refondation politique que la nation française surmontera cette épreuve.

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(1)  Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Terreur dans l’hexagone, Genèse du djihad français, Gallimard, 2015. 330 pages.

(2) … et parfois, comme nous, les modestes acteurs de plusieurs campagnes sur des terrains réputés difficiles.

(3)  Union des organisations islamiques de France.

(4) Gilles Kepel, Passion française, Les voix des cités, Gallimard, 2014 et mon article dans « Royaliste », n° 1071.