La mer Noire est en cœur d’un ensemble de relations complexes qui lient et opposent des nations, des peuples, des régions bouleversés par la disparition de l’Union soviétique : ce séisme géopolitique fait reparaître de violents conflits.

Zone d’échanges et de confrontation dans l’Antiquité, le Pontus Euxinus reste un espace géopolitique d’une grande importance mais trop ignoré en France. Quand ils daignent s’y intéresser, nos médias représentent les Balkans, la Russie, la Turquie et le Caucase comme des ensembles relativement clos, et jettent parfois un coup de projecteur sur une petite nation exposée à l’appétit d’un gros prédateur. Mais on applique à la politique russe les schémas de la guerre froide, on néglige le rôle de la Turquie en Asie centrale et l’on reproduit les vues et les bévues américaines. De temps à autre, quelques intellectuels prennent parti dans un conflit – la guerre russo-géorgienne en 2008 – prononcent une excommunication majeure et sanctifient un chef de guerre avant de retourner à leurs occupations ordinaires.

Le livre d’Oleg Serebrian (1) nous permet d’échapper à ces travers. Politologue et diplomate moldave, ce spécialiste de géopolitique ouvre magistralement la perspective sur l’espace pontique et fait saisir avec pédagogie son inépuisable complexité. Il est vrai que le Pontus Euxinus avait été apparemment effacé par les oppositions simples de la guerre froide. La Russie, les Balkans et le Caucase étaient à l’Est, la Turquie à l’Ouest, et voilà tout. Mais après l’effondrement de l’Union soviétique, on s’est très vite aperçu que le totalitarisme puis les dictatures communistes plus ou moins violentes n’avaient rien simplifié : la Turquie et la Russie ont repris leur jeu, l’Ukraine y est entré, des peuples se sont réveillés, des haines ont flambé, le découpage soviétique des frontières a compliqué la donne. Il y a eu la Tchétchénie, la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, les guerres entre Slaves du sud…

Les choses auraient pu être pires : la Bulgarie n’a pas cherché à se rallier la Macédoine, il n’y a pas eu d’insurrection au Tatarstan, le conflit osséto-ingouche de 1992-1993 a été violent mais bref. Mais on aurait tort de croire que la situation est en voie de stabilisation dans l’espace pontique. De temps à autre, une brève dépêche indique au public français que la situation reste tendue en Bosnie-Herzégovine, que la question du Haut-Karabagh (et du Nakhitchevan) n’est pas du tout réglée, que le pouvoir politique en Géorgie est fragile… Oleg Serebrian évoque précisément ces questions mais il analyse aussi tous les conflits territoriaux, ethniques, religieux qui risquent d’exploser, soit sous la forme d’une confrontation diplomatique, soit sous la forme d’un conflit armé.

Observons l’Ukraine. Une partie de la population est russophone et l’ukrainien est considéré par les linguistes comme un groupe de dialectes de la langue russe. Le territoire administré par Kiev comprend deux pièces rapportées : le sud de la Bessarabie et surtout la Crimée où vivent des Russes (57,5%), des Ukrainiens (27%), des Tatars turcophones (12,5%), des Karaïms (Juifs de langue turque), des Arméniens, des Grecs et des Tziganes. Comme le dit Oleg Serebrian, «l’Etat ukrainien est une réalité, tandis que la nation ukrainienne n’est qu’une aspiration… ».

Découvrons le Daghestan. Cette République qui fait partie de la Fédération de Russie est située à l’est de la Tchétchénie ; bordée par l’Azerbaïdjan et par la Géorgie, elle est peuplée de Lezguiens, d’Avars, de Darghiens, de Laks, de Koumyks, de Russes, d’Azeris, de Tchétchènes et de Nogaïs. Or les Lezguiens (300 000 au Daghestan) ont réclamé en 1991 la création d’une République autonome, dans l’intention d’y rallier leurs 180 000 frères qui sont citoyens de l’Azerbaïdjan. La question lezghienne reste aujourd’hui posée : elle peut éclater et provoquer des réactions en chaîne dans un Caucase menacé par bien d’autres affrontements sanglants – entre Karatchaïs et Tcherkesses par exemple.

Oleg Serebrian expose les origines historiques des conflits et des solidarités transnationales, tient compte des facteurs religieux sans les privilégier nécessairement et montre le jeu des grandes puissances – les Russes, les Turcs, les Américains – sans oublier les relations entre l’espace pontique, l’Iran (qui compte environ 20 millions d’Azéris) et l’Asie centrale où les langues sont majoritairement turciques. Il faut prendre très au sérieux son avertissement : « Si le processus d’européanisation de la Turquie échoue, si les Européens ne comprennent pas qu’ils doivent trouver et imposer un scénario de pacification des Balkans et du Caucase, si la Russie ne devient pas un membre de la famille des démocraties occidentales mais demeure « un grand pays frustré » animé d’intentions revanchardes, alors la région de la mer Noire sera le centre d’une secousse géopolitique de grande ampleur ».

Hélas, les médias français restent sous l’influence des revanchards bushistes et post-bushistes. Hélas, l’Union européenne va très mal, elle est à la remorque des Etats-Unis qui sont maladroits ou catastrophiques dans la défense de leurs seuls intérêts et, en dépit des communiqués de lady Asthon, elle n’aura pas de politique étrangère commune. L’Europe est à refonder comme espace continental et sous la forme confédérale. Pour donner l’impulsion englobante et pacifiante, il faudrait que la politique de la France soit conduite par un lecteur de Jacques Bainville et du général de Gaulle.

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(1) Oleg Serebrian, Autour de la mer Noire, géopolitique de l’espace pontique, Editions Artège, 2010 ; Préface de François Frison-Roche. 16,50 €.

Article publié dans le numéro 993 de « Royaliste » – 2011