Quand tout bouge autour de soi, quand on ne compte plus les effondrements sociaux, les accidents industriels et les catastrophes naturelles, il faut demander aux sociologues et aux anthropologues de rendre raison, autant qu’ils le peuvent, de nos temps incertains.

Cousins germains des sociologues, les anthropologues vivent dans la société telle qu’elle est mais parviennent à la regarder d’un peu plus loin grâce à leurs recherches et à leurs détours par d’autres sociétés. Georges Balandier dit qu’ils interviennent en tant que médiateurs afin que nous comprenions mieux notre temps et les sociétés qui sont différentes de la nôtre. Les repères sociologiques et anthropologiques sont d’autant plus précieux qu’ils sont aujourd’hui menacés par des figures médiatiques qui se présentent souvent comme des experts alors que ce sont des agents d’influence rémunérés par le milieu dirigeant. L’expert est là pour dire, avec plus ou moins de doigté, que nous n’avons pas le choix ; à l’opposé, les chercheurs travaillent dans l’incertitude et s’efforcent de nous montrer divers aspects d’une réalité changeante et les diverses manières qui permettent de l’aborder. Alors que tout va très vite et qu’on nous demande de nous prononcer dans la seconde sur des questions complexes – les sondeurs excellent dans ce jeu stupide dont ils tirent des conclusions plus que douteuses – il faut bien entendu privilégier l’étude patiente et le dialogue approfondi. Mais comment faire, si l’on n’est pas du métier ?

La réponse vaut pour toutes les époques : il faut se chercher de bons maîtres et trouver le guide qui  conduira à leurs œuvres et en facilitera la lecture. Georges Balandier vient au bon moment nous présenter une revue générale de tous les anthropologues et les sociologues qui ont compté à la fin du 19ème siècle et au cours du siècle dernier et peuvent nous être utiles pour affronter la Grande Transformation qui est en cours. Son livre (1), qui prolonge un long dialogue avec les œuvres et nombre de leurs auteurs, permet une approche méthodique des sciences du social. Celles-ci commencent avec Emile Durkheim, Marcel Mauss et Max Weber pour la sociologie, avec Margaret Mead et Gregory Bateson pour l’anthropologie, se poursuivent avec Georg Simmel, Raymond Aron, Norbert Elias et avec bien d’autres chercheurs moins célèbres : Albert O. Hirschman, Yves Barel, Bernard Lahire… On aperçoit l’œuvre propre de Georges Balandier qui intervient dans les débats, exprime ses critiques et s’interroge à nouveau sur le bouleversement majeur qu’il nous faut affronter.

Nous sommes en train de vivre un paradoxe difficile à concevoir et à supporter : « la puissance monte cependant que l’impuissance politique s’accroît ». Sur la carte géopolitique, nous avons vu s’effondrer brusquement des ensembles dominants – l’Union soviétique – et s’affirmer d’autres Etats : « l’impuissance politique déforce les nations naguère dominantes, la Grande Transformation qui allie la force du mouvement (l’accélération des changements) et les effets de l’incertitude (l’apparent non-sens du devenir) y affaiblit la capacité de gouverner. La gestion de l’urgence, la gouvernance par la médiation des experts et des systèmes-experts machinels supplantent l’action proprement politique, nécessaire pour éclairer l’avenir immédiat, définir des projets qui fortifient le désir d’un avenir plus lointain et l’engagement personnel ».

Cette Grande Transformation provoque, chez les individus, de graves perturbations. De moins en moins protégés par la gouvernance ultralibérale, ils peuvent se laisser fasciner par une science qui leur promet la maîtrise, voire l’a-mortalité, tandis que les succès techniques confortent le culte de la performance. Les catastrophes naturelles – tsunami et tremblements de terre – et les grands accidents industriels, de Tchernobyl à Fukushima, hantent les imaginaires, assurent le succès des œuvres quasi-mythologiques – le film Titanic – et des scénarios de fin du monde. A la peur de la grande catastrophe, s’ajoute la peur des épidémies qui viennent contredire les progrès de la médecine. La désignation de boucs émissaires et la référence à des forces obscures sont des réactions archaïques qui contrebalancent les utopies positives, scientistes et technicistes. Les passions bougent aussi vite que l’actualité présentée par les médias : « la surmodernité actuelle est pleinement associée aux affects, aux émotions, aux désirs. Par les systèmes machines, elle impose ses rythmes : le temps de l’immédiat, la rapidité, l’urgence. Elle engendre aussi la suprématie du visible, l’irruption continue de l’événement, l’addiction aux images et au jeu avec les images, l’avènement du caché par les machines rendant visible l’intérieur des choses et des êtres et la construction de doubles du réel par recours à la simulation ».

Que faire, si l’on se refuse à désespérer ? On peut se laisser aller aux hystéries ambiantes, en prenant le risque de se perdre complètement. On peut fuir dans le passé, afin d’y revivre fictivement de glorieux souvenirs – ce que des royalistes ne sauraient conseiller car les reconstitutions historiques s’accompagnent généralement de mythologies stériles. Georges Balandier propose un effort méthodique de compréhension, par accumulation patiente des connaissances qui nous permettront d’en finir avec les fausses fatalités de la crise, d’accepter les logiques de la transition d’un monde vers un autre et de trouver à nouveau la force de les orienter par l’exercice mesuré de la raison politique.

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(1)    Georges Balandier, Du social par temps incertain, PUF, 2013.

Article publié dans le numéro 1049 de « Royaliste » – 2014