De livre en livre, Georges Balandier décrit des phénomènes qui ne constituent pas un banal changement mais une Grande Transformation. Elle déconcerte les hommes et bouscule les sociétés sans qu’aucun pouvoir ne parvienne encore à la maîtriser. Mais ce n’est pas la fin de l’Histoire…

Dans les périodes d’immenses bouleversements, de faux sages tentent d’obtenir la résignation des peuples en invoquant la nécessaire soumission à la réalité. C’est sur le thème du « retour au réel » que Vichy tenta de faire accepter la fiction d’une société de bons pères de familles organisées en corporations sous de pieux auspices – alors qu’il s’agissait d’inverser le cours de la guerre en y participant résolument. Et c’est au nom du pragmatisme que l’ultralibéralisme a tenté de nous faire croire qu’il n’y a pas d’autre choix que la loi du Marché, conçu selon les théories du 19ème siècle. Mais les « réalistes » des vingt dernières années du siècle passé ont été pris au piège d’une dynamique bien plus puissante et bien plus efficace que les prétendus mécanismes économiques : les dirigeants occidentaux se voulaient modernes, ils ont été saisis par la surmodernité ; ils croyaient tenir les commandes des instruments techniques, ils sont aujourd’hui dépassés par la prolifération des branchements qui composent une réalité numérique toujours mutante. Il y a bien du réel mais il ne cesse de leur échapper. Comment de simples citoyens pourraient-ils s’y retrouver ?

La réponse est paradoxale. A l’heure d’Internet, de la mondialisation, de la nomadisation, de l’information instantanée, il importe de lire, classiquement, des livres. Celui que nous propose Georges Balandier (1) s’impose parce que cet anthropologue aussi curieux des anciens que des nouveaux mondes parvient à relier de manière intelligible tous les éléments que nous percevons d’ordinaire comme les pièces et les morceaux d’un gigantesque chaos. A l’opposé des experts patentés, il peut nous transmettre des expériences effectivement vécues et pensées : celle de la guerre, des sociétés africaines encore colonisées puis se décolonisant, de la Sorbonne en 1968, des mutations techniques, sociales, politiques qui se précipitent depuis les années quatre-vingt du siècle dernier.

Chemin faisant, Georges Balandier nous donne à comprendre les nouvelles techniques et les nouvelles sacralités. Voici Elvis Presley, idole d’une jeunesse révoltée, la religiosité marxisante au Congo-Brazzaville, le totalitarisme tropical de Fidel Castro, la promotion de la « croissance zéro » par le Club de Rome, les dandys africains, le téléphone cellulaire, le foisonnement des images et la prévalence du visible, les réseaux sociaux, les révolutions arabes, le mouvement des Indignés… Alors que les sociétés globales, fortement structurées, n’étaient bouleversées que par de grands événements de masse – la Réforme, la Révolution française – nous nous trouvons aujourd’hui dans des sociétés fluides, instables, très anxiogènes. De toutes ces histoires qui ne dessinent pas, ou pas encore, un mouvement de l’Histoire, je retiens quelques pages qui me semblent particulièrement marquantes :

L’évocation de ce « pays de taiseux » qu’est St Loup-sur-Senouse à la fin de la 3ème République – un passé qui ne reviendra plus – et la création du maquis au sein duquel Georges Balandier, jeune combattant, se voit projeté avec ses camarades dans les technologies de la guerre moderne apportées par l’armée américaine.

L’analyse du phénomène que constitue Michael Jackson, qui voulut se dépendre du temps, « effacer l’origine autant que le parcours de l’âge », et dont la mort est déniée par des millions de fidèles. Nous verrons bien ce qu’il advient de notre Johnny Hallyday dont les maladies et malaises sont hypermédiatisés…

Le regard porté sur une crise multiforme qui est aussi une « crise de l’écoute » – puisque les experts publient des directives et produisent des normes sans se soucier des attentes et des choix des peuples – et une « crise des dénominations » : les oligarques ne parlent plus de la nation et l’élimination du mot annonce l’effacement de la réalité qui gêne les adorateurs du divin marché. Et si l’on invoque encore la démocratie en haut lieu, ce n’est plus qu’une marque de politesse car cette démocratie n’est plus la condition nécessaire de l’économie de marché et de la prouesse technique. A cet égard, on ne saurait trop s’inquiéter du tropisme chinois des élites européennes…

Le carnaval des apparences nous conduirait-il, dans la suite des instants désordonnés et des bavardages médiatiques, vers la dictature des experts ? Ce n’est pas sûr. Du Québec au Caire, des Etats-Unis à l’Espagne, des mouvements de révolte éclatent contre les despotes à l’ancienne et les oligarques qui tentent de masquer leurs procédés violents sous les fausses mollesses de la gouvernance. Cela ne suffit pas, ou cela risque d’aboutir à de nouvelles configurations violentes que peuvent dicter le fanatisme religieux ou la passion nationaliste.

Pour aller au-delà des révoltes, démondialiser sans tomber dans la posture passéiste, maîtriser les techniques, repenser les relations entre les nations et les civilisations, il faut préserver ou retrouver le langage du politique qui fera naître de nouvelles réalités organisées selon les catégories classiques de la légitimité, de la souveraineté, de la nationalité. La tâche, impressionnante, est engagée depuis bien des années par ceux, déjà nombreux, qui veulent redonner sens à l’aventure collective.

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(1) Georges Balandier, Carnaval des apparences, Fayard, 2012. 19 €.

Article publié dans le numéro 1018 de « Royaliste » – 2012