Qui n’a jamais ouvert un livre d’anthropologie doit, toutes affaires cessantes, choisir le dernier ouvrage de Georges Balandier.

Anthropologie ? le mot fait peur. On craint de ne pas comprendre, ou de s’ennuyer à suivre les descriptions méticuleuses de populations oubliées, hors de l’histoire qui se fait, totalement étrangères à nous-mêmes. Un tel rejet, fondé sur la croyance naïve en une réalité contemporaine inédite, radicalement séparée de toute autre forme d’organisation sociale passée ou présente, nous exposerait à l’incompréhension de ce que nous sommes, à la méconnaissance de questions essentielles à notre devenir.

L’étude de l’homme vivant en société – que celle-ci soit européenne, africaine ou asiatique, fait en effet apparaître des soucis communs, révèle des savoirs que nous avons négligé – par exemple celui qui concerne la violence de l’économie (1) – établit, par-delà la diversité des cultures, la constance de certaines formes. D’où la nécessité du détour anthropologique, qui n’est pas un regard nostalgique sur les origines, ni une fuite dans le monde rassurant de société « sans histoire », mais une tentative de retrouver l’archaïque, c’est-à-dire le fondement de toute société humaine.

Spécialiste réputé de l’Afrique, Georges Balandier a effectué ce détour, pour mieux comprendre notre modernité, et pour nous faire saisir ce qu’il y a d’essentiel dans le pouvoir. Ici, il faut que nous rabaissions notre superbe d’occidentaux bardés de théories. Qu’il préside aux destinées d’une tribu africaine ou d’une grande nation comme la France, le pouvoir dans les sociétés de tradition occupe toujours la même situation, enracinée et transcendante, répond toujours aux mêmes exigences – celles qui permettent de préserver la vie comme l’a montré Hocart (2) – et doit toujours assumer la même fonction : donner à la communauté sa continuité dans le temps. Voltaire se trompe lorsqu’il dit que le premier roi fut un soldat heureux : le pouvoir n’existe pas d’abord par la force qu’il manifeste, mais parce qu’il est condition de la vie et paraît capable de dominer le temps. « Gouverner, écrit Georges Balandier, c’est s’inscrire dans un mouvement historique, recevoir la charge d’une continuité, gérer le présent sans réduire les chances de l’avenir. C’est faire du temps un des agents de l’action politique, mais il est souvent indocile et capable de redevenir maître des événements ».

ASSUMER LA MODERNITÉ

L’analyse des formes archaïque du pouvoir – dans la monarchie française, dans les sociétés africaines – ne nous éloigne pas de la modernité. Au contraire, parce que la modernité est « le mouvement plus l’incertitude », ne cessant de déconstruire et de reconstruire elle a besoin du pouvoir politique qu’elle a tenté de nier : une permanence est nécessaire dans ce monde qui change, une visée est indispensable dans cette marche vers l’inconnu.

Nul passéisme dans cette exigence. Lucidement observée « dans tous ses états », la modernité doit être assumée, et non rejetée ou combattue par les diverses formes, toutes artificielles, de « traditionalisme ». Il est vrai que le monde bouleverse l’espace, ou le nie, réduit le temps à la succession des instants, risque maîtrise technique à toutes les formes de la vie. Raison de plus pour penser le politique, le fonder dans son ordre à la fois intérieur et extérieur à la société qu’il préside. Sur ce point, les « nouveaux philosophes » se sont trompés : il faut penser le pouvoir contre la maîtrise, et non l’identifier à celle-ci.

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(1) Georges Balandier, Le Détour, Fayard, 1985.

(2) Cf. Marshall Sahlins, Age de pierre, âge d’abondance, Gallimard 1976.

(3) Cf. A.-M. Hocart, Rois et courtisans, Seuil, 1978.

Article publié dans le numéro 435 de « Royaliste » – 23 octobre 1985