Autun 24 novembre 2018

Autun 24 novembre 2018

En mai 2011, j’ouvrais un compte sur les réseaux sociaux de l’internet pour suivre l’émergence et le développement en Espagne du mouvement des Indignés. Un travail de collecte commençait, qui devait m’amener en 2015 à publier mon premier essai, Podemos, pour une autre Europe. Un espoir secret m’animait alors : trouver quelques recettes au même mal qui nous ronge. Pour le dire en un mot : l’appauvrissement généralisé de notre population.

L’espoir, pourtant, n’en finissait pas de s’évanouir, depuis. Mais voilà que survient notre incroyable printemps des Indignés, à nous Français, et que reprend par conséquent ma boulimie d’enregistrer les témoignages, les premières bonnes analyses… et de communiquer. Ces quelques lignes, comme celles sur Podemos, sont donc celles d’un Européen – historien de formation – qui aime à passer par-dessus les Pyrénées pour aller bien au-delà de ce qui nous divise. Les quelques phrases qui suivent ont pour seul objectif de tracer, dans l’urgence, les contours des points communs et les différences que je vois entre ce qui nous arrive à nous et ce que nos frères Espagnols avaient réussi à lancer en référence au petit livre de Stéphane Hessel.

Commençons par quatre différences. La première tient au calendrier et à l’espace. Notre printemps se déploie au début de l’hiver, saison a priori peu propice aux grands rassemblements. Nos rassemblements n’ont certes rien à voir avec les acampadas du mouvement de mai 2011 en Espagne. Seconde différence : aux campements permanents, nous nous sommes obligés de préférer les déambulations dans nos rues ou sur nos routes. Cela est dû à la présence d’innombrables ronds-points dans nos paysages urbains, à moins que ce ne soit le seul moyen que nous ayons trouvé pour ne pas être délogés trop facilement de l’espace public par les forces de l’ordre… Les troisième et quatrième différences tiennent à notre dimension humaine, comme « patrie » – j’utilise un terme qu’affectionnent, dès l’origine de leur mouvement, Pablo Iglesias et ses camarades. Il n’y a pas de guerre des drapeaux, chez nous. La res publica – c’est un royaliste de la NAR qui vous le dit !  – est une et indivisible et ses trois couleurs sont le bleu, le blanc et le rouge. Il n’y a pas, non plus, d’attaque contre un régime politique qui nous empêche de cibler l’essentiel – même si Jean-Luc Mélenchon et une partie de la France Insoumise plaident pour le passage à une VIème République. Nos slogans sont démocratiquement adressés à une politique et à son principal responsable. Notre peuple n’est donc pas à « construire ». Il est conscient de ce qu’il est et de son histoire. Quand il décide d’en avoir un, il défile sous son drapeau symbole de souveraineté nationale ou populaire. Je veux bien, pour l’instant, laisser le choix du terme à mes compatriotes.

En revanche, dans le moment historique que nous vivons, il y a deux choses essentielles pour l’avenir de la mobilisation en cours, qui se sont déjà produites en Espagne et que nous ne devons pas perdre de vue. La première est cet exercice de prise de parole auquel les Français se prêtent maintenant et auquel les Espagnols se sont livrés tout au long de l’année 2011 et que les fondateurs de Podemos, au premier rang desquels Íñigo Errejón (1), ont très bien compris. Pour les Français comme pour les Espagnols, il n’est maintenant plus question d’avoir honte de parler de ses difficultés quotidiennes. C’est le seul moyen de rassembler une majorité.  Plus honte de parler : oui, il devient impossible de boucler les fins de mois ! L’autre point commun, qui n’est encore qu’un vœu ardent en ce qui concerne mon côté des Pyrénées est la nécessité de donner, ici et maintenant, une traduction politique aux événements et aux 80 % qui ont renoncé à voter à Evry le dimanche 25 novembre.

Christophe BARRET

(1) Voir le chapitre « Marx ressuscité » de mon essai, Podemos. Pour une autre Europe, éditions du Cerf, 2015.