Tandis que les parachutistes du 2e REP n’en finissaient pas de quitter le Zaïre, quelques voix dissonantes s’élevaient au milieu du concert assourdissant de la propagande officielle. Celle, par exemple, de M. Jean Tschombé, qui coordonne les forces d’opposition au régime de Mobutu. Selon le fils de l’ancien président du Katanga, le Front de libération du Congo négociait l’évacuation des européens avec la Belgique au moment où l’armée française est intervenue, et « l’invasion cubaine » tant dénoncée ne serait qu’un mythe masquant l’insurrection d’un peuple menacé de génocide. Quant aux massacres d’européens, il semble que les troupes en déroute de Mobutu en soient aussi responsables que les assaillants.

CROISADE

Ces éléments, sur lesquels personne ne peut pour l’instant trancher faute d’informations suffisantes, devraient inciter à la prudence dans l’analyse de l’intervention française au Zaïre, et à distinguer clairement entre le sauvetage nécessaire des ressortissants européens et la « croisade » que M. Giscard d’Estaing mène en Afrique. Une « croisade » dont l’objectif est de soutenir des régimes conservateurs, corrompus, et oppresseurs de certaines ethnies. Il est évident que les troupes françaises sont restées au Shaba plus longtemps que prévu pour conforter le régime en place. Et, au Tchad, ce sont maintenant des centaines de soldats français qui participent à de véritables batailles contre les troupes du Frolinat. Pourquoi nous battons-nous ? Et pour le compte de qui ? Au Zaïre, la subversion soviéto-cubaine est évidemment invoquée. Mais, sans nier le danger que fait peser l’impérialisme soviétique sur l’Afrique, on peut se demander s’il est de bonne politique de soutenir des régimes qui suscitent spontanément la révolte, qui favorisent, par leur carence même, la subversion redoutée. Est-il, d’autre part, nécessaire d’intervenir militairement dans des conflits frontaliers, comme c’est le cas en Mauritanie, ou dans des guerres entre ethnies, comme c’est le cas au Tchad et au Zaïre ? Au début de ce mois, Alexandre Sanguinetti disait qu’en « Mauritanie, la France n’avait pas à choisir entre le Maroc et l’Algérie », et qu’au Tchad « il est impossible de faire vivre deux peuples dans des frontières artificielles ». Et Pierre Messmer montrait (1) toute l’ambiguïté des accords de coopération militaire lorsqu’il est impossible de distinguer entre sécurité intérieure et sécurité extérieure quand les ethnies en révolte vivent de part et l’autre des frontières. MM. Sanguinetti et Messmer ne peuvent être considérés comme des agents de la subversion bolchevique. Soucieux de défendre l’esprit de la politique gaullienne, ils dénoncent simplement l’aventurisme de M. Giscard d’Estaing qui, comme toujours, caricature et trahit la politique dont il fait semblant de se réclamer.

QUELLE POLITIQUE AFRICAINE ?

Car il ne s’agit pas, pour nous, de préconiser l’abandon de toute politique française en Afrique : l’aventurisme militaire est une chose ; le développement de la coopération entre la France et ses amis africains en est une autre. Plutôt que le soutien aveugle de régimes douteux, plutôt que la défense d’entreprises capitalistes qui n’ont d’autre objectif que le pillage des ressources et l’exploitation des hommes, c’est toute l’aide au développement qu’il faudrait reconsidérer, afin que les sommes investies en Afrique profitent aux Africains au lieu d’enrichir les groupes financiers occidentaux. Que des soldats français paient de leur vie les erreurs ou la légèreté de leur chef d’Etat est une chose terrible. Et pire encore s’ils devaient mourir pour la défense d’intérêts privés. Mais ce serait atroce s’ils devaient verser leur sang pour le compte d’une puissance étrangère. Il est clair en effet que M. Giscard d’Estaing n’a ni les moyens ni le désir de mener en Afrique une politique indépendante des Etats-Unis. Il n’en a pas les moyens puisque, pour transporter un seul régiment au Zaïre, il a fallu demander l’aide de l’armée de l’air américaine. M. Carter peut donc mettre un veto aux initiatives françaises qui lui déplairaient en refusant son soutien logistique. Sans doute peut-on, à plus ou moins long terme, pallier cet inconvénient. Ce qui ne changerait pas les données du problème puisque M. Giscard d’Estaing désire rejoindre le camp américain, au sein duquel il joue le rôle, médiocre et dangereux, de gendarme. La conférence sur l’Afrique qui s’est réunie à Paris le 6 juin dernier tend à officialiser ce rôle, puisque les hauts fonctionnaires américains, ouest-allemands, belges, britanniques et français sont convenus de se rencontrer en cas de nouvelle crise. Ainsi, sans réintégrer formellement l’OTAN, la France participera désormais à la « concertation occidentale » et risque d’être à nouveau le fer de lance d’opérations militaires. Sur le terrain, où sera la différence ?

PSYCHOSE

Cela au moment où se développe en Europe une psychose de guerre froide en raison du développement de la « subversion soviéto-cubaine » en Afrique et l’augmentation des forces du pacte de Varsovie. Comme en Amérique latine autrefois, toute révolte africaine est nécessairement provoquée par Moscou. Comme autrefois, l’analyse quantitative du rapport des forces néglige le pouvoir égalisateur de l’atome. Bon prince, M. Carter s’est empressé de nous dire que l’Europe serait défendue, et la dernière réunion de l’Otan a pris des mesures qui, comme d’habitude, permettront aux Américains d’écouler en Europe leur matériel militaire. D’opérations militaires et « concertations entre occidentaux », la France risque d’agir comme si elle n’avait pas de force nucléaire garantissant son indépendance, comme si la résistance à l’impérialisme soviétique devait nécessairement se faire grâce et au profit de l’impérialisme américain. Ainsi la France redeviendrait prisonnière d’un camp, et servante de ses intérêts. C’est, depuis longtemps, le vœu de M. Giscard d’Estaing. Ce n’est certainement pas l’intérêt de notre pays.

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(1)    « LE MONDE » 26 mai 1978.

Editorial du numéro 273 de « Royaliste » – 15 juin 1978