Penseur marxiste hétérodoxe, héros de la résistance au fascisme, Antonio Gramsci (1891 – 1937) nous aide-t-il vraiment à comprendre l’échec de la gauche et les victoires de la droite ultralibérale ? Peut-il inspirer à la « troisième gauche » une stratégie victorieuse ? Gaël Brustier en est persuadé.

L’Europe est sans rivages. Le retour de Gramsci s’est fait par le détour latino-américain, l’Argentin Ernesto Laclau ayant inspiré les dirigeants de Syriza et de Podemos. En France, Gaël Brustier étudie les forces politiques selon les concepts gramsciens, qu’il estime à la fois pertinents et novateurs. Il les présente dans un ouvrage bref, clair et indispensable si l’on veut comprendre comment s’esquisse une « troisième gauche » (1).

Cette nouvelle gauche est postsocialiste dans la mesure où elle assume l’échec de la « première gauche » mitterrandienne et de la « deuxième gauche » incarnée par Michel Rocard, Jacques Delors et leurs pâles rejetons, animateurs plus ou moins habiles des campagnes de 2007 et 2012. Pour comprendre l’échec du Parti socialiste en France et des partis sociaux-démocrates en Europe, Gramsci offre un schéma explicatif très éloigné de la dogmatique marxiste. La stratégie de prise du pouvoir par le Parti révolutionnaire, avant-garde du prolétariat, méconnaît le facteur culturel. Pour prendre le pouvoir politique, il faut d’abord détenir dans une société donnée l’hégémonie culturelle, c’est-à-dire qu’il faut être capable de créer un ensemble de représentations (idées, images, symboles) dans lequel le peuple peut se reconnaître. Ces représentations collectives articulées au système économique créent un bloc historique dans lequel sont agrégés plusieurs groupes sociaux éclairés par des intellectuels organiques qui ont la charge d’expliquer le projet.

Selon l’analyse gramscienne, le Parti socialiste est à l’agonie parce qu’il n’est plus « en situation d’hégémonie culturelle » comme l’a reconnu tardivement son dernier congrès. Cela tient à l’anti-intellectualisme des socialistes qui ne jurent que par la « communication », et à leur « choix de l’Europe » qui les a transformés en architecte d’une « construction » hostile à « l’Europe sociale » qu’ils annonçaient. Cela tient aussi à leur tropisme étatsunien : « Hillary Clinton les fait davantage rêver que Pablo Iglesias, le jeune chef de la gauche radicale espagnole » note Gaël Brustier. La droite reaganienne et thatchérienne a conquis l’hégémonie culturelle parce qu’elle a adopté un catéchisme idéologique repris par la droite française. De son côté, le Front national progresse parce qu’il prétend remédier aux souffrances provoquées par l’ultralibéralisme et à l’abandon de la nation par les socialistes.

Pour sortir de cette situation il faut être délibérément gramscien et reprendre la bataille culturelle, affirme Gaël Brustier qui évoque la démarche du pape François, proche de la « théologie du peuple » et attentif aux mouvements sociaux, ainsi que les succès rapides de Syriza, victorieux dans un premier temps et de Podemos qui représente une alternative crédible. Gaël Brustier n’ignore pas les obstacles qui se dressent sur la route de Pablo Iglesias et il écrit que « les difficultés du Premier ministre grec sont venues principalement d’une absence de prise en compte des réalités du processus de décision de l’UE, et d’un refus d’avancer l’hypothèse d’une sortie de la Grèce de l’euro ».

Les difficultés ? C’est peu dire ! Un chef de gouvernement anti-austéritaire qui se soumet à un plan d’austérité, c’est un homme qui capitule. Sa mauvaise évaluation des rapports de force n’est pas une excuse : Alexis Tsipras disposait d’une légitimité populaire attestée par le référendum du 5 juillet et il a pourtant décidé de ne pas utiliser son pouvoir légitime et d’ignorer le choix démocratique des électeurs pour préserver son hégémonie sur l’appareil d’Etat. L’attitude du Premier ministre grec conduit, au-delà des explications conjoncturelles, à poser une question de fond : à quoi bon la bataille pour l’hégémonie culturelle et la conquête de l’Etat si l’on ne comprend pas que l’enjeu véritablement politique est d’incarner la légitimité du pouvoir pour rétablir la souveraineté de la nation ? Il est vrai que la théorie gramscienne ne prédispose pas plus que le marxisme standard à comprendre le lien entre la légitimité et la souveraineté et les relations entre Pouvoir, Etat et Nation qui vont être durement mises à l’épreuve en Espagne par le nationalisme catalan.

Autre crainte, aiguisée par la capitulation de Syriza : dans leur ambition d’hégémonie culturelle, les héritiers de Gramsci ont jusqu’à présent négligé les conditions politiques de la réussite des programmes de lutte contre l’austérité. La destruction de la zone euro est l’une de ses conditions, la première car le carcan monétaire est l’instrument de la domination politique de l’Allemagne. Militer pour un réaménagement des rapports de force au sein de l’actuel système monétaire n’est pas plus pertinent que l’annonce, au siècle dernier, d’une Europe sociale au sein du Marché unique.

Enfin, j’attends avec impatience que Gaël Brustier nous donne une analyse gramscienne de la Révolution de 1789-1793, de la Révolution d’Octobre et des révolutions accomplies par le général de Gaulle pendant la Deuxième guerre mondiale puis après son retour aux affaires en 1958. Cela nous permettrait de continuer un débat sur les stratégies politiques, indispensable en un de ces moments, évoqués par Gramsci, où l’ancien meurt tandis que le nouveau ne peut pas encore naître.

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(1)    Gaël Brustier, A demain Gramsci, Le poing sur la table, Cerf, 2015.

Article publié dans le numéro 1088 de « Royaliste » – 2015