Historien et ethnologue, Panagiotis Grigoriou a longtemps enseigné en France. Revenu en Grèce, il observe depuis 2010 les effets de la thérapie de choc dictée sous forme de mémorandums par le FMI, la Commission de Bruxelles et la Banque centrale européenne. Une nation est asservie, une Constitution est violée, un peuple est martyrisé pour que l’euro survive. La tragédie grecque ne peut nous laisser indifférents : elle est la pointe extrême des programmes d’austérité.

 

Nous voici au cœur du chaos. Dans cet effondrement général, la violence régit un nombre toujours croissant de relations sociales et meurtrit ou menace de cent manières les individus. Elle est le fil rouge qui relie les chroniques quasi-quotidiennes que Panagiotis Grigoriou a réunies dans son livre (1). La violence spectaculaire, celle des manifestations réprimées par une police plus ou moins complice de provocateurs cagoulés, n’est pas la plus effrayante. Et celle des extrémistes de l’Aube dorée, portés au Parlement par la colère et le désespoir, n’est pas la plus inquiétante. Il faut bien sûr dénoncer la répression policière et les néo-nazis mais sans jamais oublier la violence silencieuse qui circule d’un bout à l’autre du pays. On se suicide d’une balle, par défenestration, par immersion… On prend la route de l’exil vers l’Allemagne, l’Angleterre, l’Australie… On fait un infarctus en apprenant que son salaire est réduit de moitié. On meurt de son cancer, faute d’avoir été soigné. On survit dans l’angoisse, en travaillant sans être payé pour bénéficier d’une couverture sociale. On a peur des agressions et des cambriolages qui se multiplient. Et plus encore, on a peur pour les enfants qui vont grandir dans un pays où ils n’ont pas d’avenir.

Panagiotis Grigoriou ne relate pas ces drames et ces tragédies pour éveiller notre compassion mais pour nous avertir : la Grèce est un laboratoire dans lequel on teste les réactions des classes moyennes et populaires à la thérapie de choc, afin de savoir jusqu’où on peut aller avec les peuples voisins qui sont déjà engagés dans le processus – l’Espagne, le Portugal, l’Italie – ou qui sont comme nous autres Français soumis à de simples programmes d’austérité. Il est donc essentiel d’observer la Troïka dans ses basses-œuvres. La seule loi que connaissent les agents du FMI, de la Commission et de la BCE, c’est le Mémorandum dans sa version de 2010 puis dans celle de 2012 qui impose à la Grèce une déflation d’une extrême sévérité : salaires, prestations sociales et dépenses publiques subissent des baisses drastiques qui mettent en péril toute l’économie des besoins vitaux… sans que la dette puisse être remboursée.

Pour que la Troïka soit en mesure d’appliquer son programme, il fallait passer d’une démocratie corrompue et clanique à une « méta-démocratie » qui répond exactement à la définition de l’oligarchie. Le peuple grec n’a pas été consulté par référendum sur les mémorandums et le gouvernement issu des élections de juin 2012 repose sur une coalition de partis minoritaires (48% des voix) et totalement discrédités, qu’il s’agisse de la Nouvelle Démocratie ou de ce Pasok qui piétine le socialisme aussi vigoureusement que nos hollandistes. Comme la Constitution grecque est froidement violée, comme les affairistes et les « bancocrates » sont légion dans le milieu dirigeant, le peuple menu a de bonnes raisons de clamer que le pays est la proie d’une bande de voleurs. La crise de légitimité est totale.

Les malheurs de la Grèce laissent de marbre les Allemands informés par une presse qui méprise ce pays du Club Med. et par maints Français qui estiment que les Grecs, paresseux et fraudeurs, n’ont que ce qu’ils méritent. Après la jouissance, le sacrifice ? Dans les démocraties, les peuples exercent des responsabilités politiques mais les délits, les crimes et les fautes morales sont de la responsabilité d’individus et de groupes identifiables – le gouvernement allemand, plus que tout autre, devrait s’en souvenir. Quant à la Grèce, il n’y a pas de culpabilité collective. Panagiotis Grigoriou rappelle les tragédies précédentes – la guerre, l’Occupation, la guerre civile de 1944 à 1949, la dictature des Colonels. Comme en France à la Libération, comme en Espagne après le franquisme, il est compréhensible que les Grecs aient cherché à vivre agréablement après le retour à la démocratie en 1974. Ce qu’il faut surtout comprendre, ce sont les particularités de la société grecque, sortie de l’Empire ottoman sans accomplir sa révolution. « Ainsi, jamais en Grèce une classe bourgeoise et sa culture afférente n’ont véhiculé un esprit d’innovation à l’occidentale, qui combatte de front le traditionalisme des structures patriarcales et agraires au sein de la société pas tout à fait civile ». L’Etat ne s’est pas séparé de la société ; par le biais du clientélisme partisan, il faisait partie d’un système de troc indifférent à l’intérêt général : « L’électeur échangeait sa voix contre de la protection, tandis que le personnel politique “offrait” de l’Etat aux électeurs, d’où ce sentiment, en particulier dans une certaine fonction publique grecque, que l’Etat appartient à ses agents, et non pas l’inverse ». Le régime politique grec était parlementaire et libéral mais, sous la monarchie comme après la dictature, il n’a pas su devenir républicain au sens de la politéia.

Du moins, le pays vivait modestement – et sans dette – de son agriculture et de sa petite industrie. L’entrée dans la Communauté Economique européenne le 1er janvier 1981 fut vécue comme une magnifique promesse de modernisation et de prospérité. Les fonds structurels européens furent reçus avec allégresse mais ils se répandaient dans les structures préexistantes, aggravant le clientélisme : « c’était l’époque de l’argent facile, de l’occidentalisation par le consumérisme et par la folie boursière ». Bruxelles n’ignorait rien du phénomène mais laissait faire. Après la chute du Mur, la Grèce, comme tant d’autres pays, fut emporté par les mécaniques perverses de la mondialisation heureuse. La Grèce produisait peu mais achetait beaucoup d’équipements étrangers, européens et américains, dans des conditions plus que douteuses : « pour “aider” un peu à ce que nos gouvernants fassent les bons choix lors des appels d’offre et signent les contrats avec les bons partenaires commerciaux, des sociétés du capitalisme globalisant durent corrompre un grand nombre d’acteurs politiques et économiques grecs : les sommes de ces pots-de-vin s’élevèrent à des dizaines de millions d’euros, selon plusieurs enquêtes publiées en Grèce et ailleurs. L’organisation des Jeux olympiques à Athènes, en 2004, a été un moment historique de cette folie mercantile ».

Comme un faux miracle ne se produit jamais seul, l’oligarchie grecque se jeta dans l’euro avec enthousiasme. Un Premier ministre socialiste, Kostas Simitis, trouva un slogan dont les Grecs vérifient jour après jour la parfaite imbécillité : La Grèce forte dotée d’une monnaie forte. Panagiotis Grigoriou se souvient que l’euro fonctionna comme un piège infernal : les banques empruntaient à 1% à la BCE, prêtaient à des taux supérieurs (2 à 4%) aux Etats et harcelaient les particuliers pour qu’ils prennent sans la moindre formalité des crédits remboursables à des taux situés entre 3,5 et 25%. Pour beaucoup, ce fut la belle vie qui se paya d’une déculturation que les Colonels n’avaient pu réussir : « vivre à crédit, rouler en Mercedes noire, faire ses emplettes dans des centres commerciaux tout gris, dont l’architecture était en parfaite rupture avec le climat et la lumière du pays, voilà ce qui était alors “tendance” chez nous».

Tout cela créa du déficit budgétaire et de la dette, qui provoquèrent en 2010 de vertueuses indignations. Les professeurs de morale, qui sévissent encore, font mine d’oublier la longue liste des banquiers pousse-au-crime, des maîtres-corrupteurs, des experts en filouteries comptables qui ont poussé tout un pays, victime d’une monnaie trop « forte », dans une existence fantomale.

A deux pas des circuits touristiques, la Grèce fantôme ne se révèle pas seulement dans les chiffres du chômage et de la déflation salariale. Panagiotis Grigoriou évoque un « méta-monde » où l’on vit selon une autre relation à la temporalité, à la nature, à son corps et aux autres. Il y a une avant-crise comme il y a une avant-guerre. La forêt n’évoque plus la promenade mais le bois qu’on coupe pour se chauffer. On ne mange plus de la même manière quand on ne peut pas s’offrir un appareil dentaire. Et le risque est grand qu’on en vienne à un individualisme radical, au cauchemar de la guerre de tous contre tous.

C’est à se demander s’il est encore permis d’espérer. Attendons, préparons la grande révolte populaire ! clameront Mélenchon et les mélenchoniens. Ils feraient bien de lire Panagiotis Grigoriou, qui donne la parole aux Grecs qu’il rencontre sans jamais les figer dans des postures convenues. Il dit admirablement les colères, les résistances, les solidarités mais aussi les effondrements – celui de la classe moyenne – et les contradictions de citoyens à la fois lucides et interloqués, fous de rage et accablés et si perdus de repères qu’ils peuvent hésiter entre le vote pour Syriza (gauche radicale) et le soutien à l’Aube dorée. Dans l’immense désordre des pensées, des sentiments et des actes, les manifestations de rue s’additionnent sans que les syndicats et les partis d’opposition parviennent à bloquer la Troïka et les affairistes qui prospèrent grâce au désastre. Tandis que le Parti communiste s’en tient à sa ligne sectaire, Syriza est porteur de grands espoirs pour les prochaines élections sans que l’on soit certain que cette jeune formation et ses éventuels alliés sauront en cas de victoire sortir de la zone euro ou s’en faire expulser.

Cette rupture souhaitée ne sera pas suffisante. Panagiotis Grigoriou écrit en conclusion qu’il faudra réinventer la société aujourd’hui livrée au capitalisme du désastre et résoudre le problème de la répartition des richesses. Telle est la tâche à entreprendre dans chaque nation, afin que l’Europe tout entière puisse revivre et se développer.

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(1)    Panagiotis Grigoriou, La Grèce fantôme, Voyage au bout de la crise (2010-2013), Fayard, 2013. Toutes les citations sont tirées du livre. L’auteur publie régulièrement de nouvelles chroniques sur son blog http://www.greekcrisis.fr/

Article publié dans le numéro 1047 de « Royaliste » – 2014