Dramatiquement ébranlée par l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie est redevenue une grande puissance européenne qui pèse à nouveau dans le jeu mondial. Aussi est-il indispensable d’étudier son système politique et sa géostratégie. « Hérodote » (1) nous offre à cet égard une remarquable introduction.

Il ne s’agit pas de comprendre la Russie pour le plaisir d’avoir saisi quelques aspects d’un grand pays très compliqué, pour chercher noise aux Russes ou au contraire pour enjoliver les clichés d’une russophilie aussi exaspérante que son envers. La Russie est une puissance européenne et c’est avec elle – entre autres Etats européens – qu’il nous faudra reprendre, à l’échelle du continent, le projet de confédération européenne lorsque le système piloté par Berlin, Francfort et Bruxelles se sera effondré. C’est ce que suggère Xavier Le Torrivellec dans l’étude qu’il consacre à la société russe, à l’islam en Russie, au patriotisme et aux opérations menées par Moscou en Syrie. Pour lui, la réaffirmation du sentiment national ne pourra pas durer très longtemps sous sa forme actuelle dans la société d’individus qu’est en train de devenir la Russie : il faudra un autre projet, commun à l’ensemble de la maison européenne.

Pour le moment, la Russie, en butte aux pressions des Etats-Unis et de leurs supplétifs,  définit seule ses orientations géostratégiques au Moyen-Orient, en Arctique et en Mer Noire tout en s’essayant à la diplomatie culturelle et aux opérations dans le cyberespace selon les études publiées respectivement par Igor Delanoë, Sophie Hohmann, Louis Pétiniaud, Maxime Audinet, Kévin Limonier et Colin Gérard. La Russie se voit comme un pays menacé par l’expansion de l’Otan et, dans leur grande majorité, les Russes considèrent que Vladimir Poutine est le chef d’Etat qui a restauré le rang du pays. Mais ce fait ne dit rien de la définition et du mode de fonctionnement du pouvoir politique, sur lequel « Hérodote » jette de vives lumières.

Ce pouvoir, Jean-Robert Raviot le définit comme un « prétorianisme ». Il y aurait un parallèle entre le prétorianisme dans la République turque où l’armée appuyée par la haute administration s’érige en pouvoir indépendant pour le salut de l’Etat. En Russie, le pouvoir « prétorien » est civil et rassemble des cadres des ministères régaliens qui sont très influents au sein du Conseil de sécurité, organe consultatif que le président de la Fédération réunit chaque semaine. Ce caractère prétorien a été renforcé par la création en 2016 d’une Garde nationale, qui dépend directement du Kremlin. Jean-Robert Raviot précise cependant que les prétoriens tiennent l’appareil d’Etat « classique » mais pas le vaste secteur économique du gouvernement. De fait, la Banque centrale est indépendante, le ministère des Finances mène sa politique, néo-libérale, qui ne converge pas nécessairement avec les vues du Kremlin et la relève des générations donne l’avantage aux néo-libéraux. En revanche, le président de la Fédération a les mains libres pour mener une politique étrangère qui n’est pas néo-impériale comme on le dit trop souvent mais westphalienne : « le but est de maintenir à tout prix […] l’équilibre de la puissance avec l’ensemble euro-atlantique dans le contexte d’une asymétrie de puissance dont Moscou a pris la pleine mesure ».

L’idéologie dominante, étudiée par Marlène Laruelle, est un national-conservatisme hautement revendiqué mais sommaire : défense du régime et promotion d’une société à la fois dépolitisée mais assez active pour compenser le retrait de l’Etat-providence. Le premier objectif a été atteint puisque le pouvoir central fait l’objet d’un large soutien mais pas le second. La tentative de restauration des valeurs morales a quant à elle échoué. La doctrine officielle combat le courant politique libéral – pro-américain – mais s’accommode facilement de la nostalgie de l’Union soviétique, encore largement répandue, de la nostalgie tsariste, très minoritaire, et du libéralisme économique qui inspire largement les milieux dirigeants.

Le parti dominant, sur lequel se penche Clémentine Fauconnier, est dans une situation paradoxale qui ressemble fort à celle de La République En Marche : le parti hégémonique Russie unie, qui dispose de 76% des voix à la Douma, n’est pas le parti dirigeant. L’hégémonie parlementaire prive les partis d’opposition – communiste, nationaliste – de tout espoir d’alternance mais le faible ancrage dans la société d’Adinaïa rassiia – malgré ses deux millions d’adhérents – et le dispositif politique général évoqué plus haut font ce parti a très peu de poids dans les décisions alors qu’il gagne toutes ses batailles, nationales, régionales, municipales.

Trop succinctement résumées, ces fines analyses permettent de discerner, au sein du pouvoir central, des facteurs d’évolution qui résultent de tensions très rarement évoquées dans les médias. Ces évolutions seront très lentes tant que les deux partis de la gauche russe, le Parti communiste et Russie juste, n’auront pas accouché d’un parti socialiste et démocratique capable d’offrir une alternative au bloc national-conservateur.

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(1)    Hérodote : Géopolitique de la Russie, N° 166-167 – Troisième et quatrième trimestres 2017 – Editions La Découverte.