Le phénomène hitlérien a toujours fasciné les Français et les ouvrages qui y sont consacrés rempliraient des rayons entiers de bibliothèques. Mais très rares sont les bons livres sur le sujet. En voici un qui fera date.

Il ne suffit pas de désigner le mal. Dans son évidence même, celui-ci ne cesse d’être déconcertant. Scandale pour la raison. Scandale pour notre idée de l’homme, qu’on supposait progresser dans ses aspirations morales et politiques. Comment expliquer cette horreur absolue qui surgit en plein XXème siècle ? Elle échappe aux théories simplistes, marxistes ou freudiennes, tant prisées après la guerre. Elle s’étale dans les biographies massives et les histoires classiques sans que l’accumulation des faits permette de la mieux comprendre.

En peu de pages, J.-P. Stern (1) a su échapper à ces impasses, et dire le pourquoi de l’hitlérisme. Pour lui, le triomphe du nazisme en Allemagne n’est pas un phénomène aberrant, ou la simple conséquence d’une série de facteurs politiques et économiques, et l’on ne saurait résoudre la question en y voyant l’œuvre d’un dément. A ces explications finalement rassurantes (les mêmes causes ne se reproduiront pas) J.-P. Stern oppose une hypothèse pertinente mais qui ne peut manquer d’inquiéter : ni imbécile, ni fou, Hitler exprime la culture de son temps et les thèmes qu’il développe répondent aux aspirations d’un peuple qui fut, jusqu’au bout, son complice.

Que trouve-t-on en effet dans le discours hitlérien ? Essentiellement les mots et les idées du 19ème siècle et du 20ème commençant : exaltation de l’individu héroïque qui s’oppose au monde extérieur, primat de Elle a occasionné une considérable l’« authenticité », apologie de l’artiste qui transforme le monde, culte de la nature, idéologie de la volonté. En somme, les thèmes que l’on trouve dans le romantisme, dans Schopenhauer, dans Nietzsche, simplifiés à l’extrême par un esprit grossier, mais utilisés avec une efficacité d’autant plus redoutable que la culture du temps est étrangère à l’idée de liberté : ni le déterminisme freudien, ni la négation de la liberté et du politique chez Jaspers, ni bien sûr la fascination de Jung pour le paganisme hitlérien ne pouvait être du moindre secours contre la mythologie totalitaire.

UN PHENOMENE D’AUTODESTRUCTION

Ni réactionnaire, ni simplement tyrannique, cette mythologie vient combler les manques d’une société éclatée et qu’Hitler détruit plus encore. Il n’y a plus d’Etat, plus de lois, et les structures traditionnelles, familiales notamment, sont mises à mal par l’organisation nazie. Mais Hitler « compense » ces destructions en donnant à son peuple un ersatz de religion, de transcendance, de vertus traditionnelles. Ainsi, J.-P. Stern rejoint les analyses de Louis Dumont (2) en faisant apparaître l’individualisme hitlérien, son darwinisme radical, donc sa modernité, sous une parodie de hiérarchisation.

Pris dans ce piège diabolique, le peuple allemand suivra le Führer jusqu’au bout, complice conscient de l’extermination des juifs comme le montre l’auteur dans une démonstration irréfutable, et fasciné – comme Hitler lui-même – par la perspective de son anéantissement. Tel est en effet le désir secret de Hitler et de ses partisans : non la conquête du monde, mais l’autodestruction. Hitler incarne le nihilisme moderne, et la volonté de puissance qui est son ressort caché, jusque dans ses plus extrêmes conséquences. Que le führer soit mort dans son bunker, que le néo-nazisme soit aujourd’hui considéré comme dérisoire et odieux ne peut nous rassurer. Sur fond de nihilisme, d’autres mythologies peuvent voir le jour, aussi perverses que celle fabriquée par le caporal autrichien.

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(1) J.-P. Stern, Hitler, le führer et le peuple, Flammarion, 1985.

(2) Louis Dumont, Essais sur l’individualisme, Le Seuil, 1983.

Article publié dans le numéro 433 de « Royaliste » – 25 septembre 1985