Notre amitié pour Maurice Clavel nous avait réunis pour le dixième anniversaire de sa mort, et nous ne nous étions plus jamais perdus de vue. Nous nous lisions, nous discutions et souvent nous marchions côte à côte dans les manifestations…

C’est en octobre dernier, sur le pont d’Austerlitz, que j’ai rencontré Jean-Paul pour la dernière fois. Nous manifestions contre le projet de réforme des retraites et je l’avais félicité pour sa forme – me souvenant de la grave opération qu’il avait subie il y a quelques années et de notre longue discussion dans le parc de la maison de repos. Elle prolongeait un long débat réellement fraternel qui se nourrissait de nos accords et de nos désaccords – les uns aussi profonds que les autres étaient sérieux. Comme Roland Castro, il venait de Mai 1968 et portait toujours en lui l’esprit de cette révolte qu’il exprimait dans ses romans mais aussi dans la rue. Jean-Paul aimait la ville et il en faisait la philosophie. Il aimait la foule et il n’était pas de ceux qui viennent parader pendant dix minutes en tête de manif devant les caméras avant de s’esquiver. Il allait jusqu’au bout du parcours d’un pas tranquille, discutant avec ses camarades de rencontre, militant de base parmi d’autres.

Lorsqu’il venait présenter un livre à nos soirées du mercredi, il reprenait avec plaisir nos bonnes vieilles polémiques. Au philosophe de la ville, je reprochais son étrange oubli de la ville classique. Du gauchiste têtu, je réclamais une prise en considération de la question de l’autorité (1). Tout en bataillant, j’apprenais, nous apprenions beaucoup de celui qui avait été le co-fondateur de Banlieues 89 avec Roland Castro et qui enseignait à l’Ecole d’architecture de La Villette. Sa conception du Politique, nourrie d’Aristote, n’était pas éloignée de la nôtre et nous le suivions volontiers dans sa réflexion sur le temps – le temps qui s’efface, disait-il, au profit du spectacle généralisé.

Nous étions unis dans l’attente d’une révolution qui ne parvient pas à se faire et dans la colère provoquée par le travail de destruction accompli par les hiérarques de gauche et de droite. Mais en lui il n’y avait pas de désespoir – tel était le sens de sa présence sur le pont d’Austerlitz.

Après, il y eut un dernier message, peu avant la mort, pour nous dire qu’il publierait volontiers dans « Royaliste » son témoignage à l’occasion de notre quarantième anniversaire. Il nous avait déjà tant donné…

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(1) cf. Jean-Paul Dollé, Métropolitique, Editions de La Villette, 2002. Critique dans « Royaliste » n° 810 ;et Jean-Paul Dollé, Le territoire du rien ou la contre-révolution patrimonialiste, Lignes/Essais, 2005, et ma lettre ouverte publiée dans le numéro 871 de “Royaliste”.

 

Article publié dans le numéro 986 de « Royaliste » – 2011