L’enquête d’Eric Dupin (1) est à consulter comme un très utile dictionnaire des courants et des personnalités qui s’inscrivent de manière contradictoire dans la problématique d’une identité toujours difficile à cerner.

L’identité est un concept philosophique qui a envahi le champ politique et semble le submerger. La crise d’identité est partout évoquée mais on ne s’interroge guère sur le mot lui-même qui peut être pris dans le sens de la définition d’une personne, d’un groupe ou d’un peuple, ou comme une relation d’égalité.

Tous les « identitaires » affirment bien entendu qu’ils maîtrisent parfaitement leur propre définition mais chacun exalte une identité qui n’est pas compatible avec celle des autres. C’est ainsi que la thématique identitaire conduit à un dédale qu’Eric Dupin explore avec une rigoureuse méticulosité. On y trouve les racistes de droite et les racialistes d’extrême gauche, les régionalistes et les nationalistes, les identitaires dépressifs, heureux ou paniqués, la démagogie identitaire et les diverses formes de communautarisme. Ceux qui n’ont pas lu Alain Finkielkraut, qui n’ont jamais entendu parler de Houria Bouteldja, qui voudraient comprendre les conflits au sein du Front national et saisir la théorie du « grand remplacement » de Renaud Camus, trouveront dans l’enquête d’Eric Dupin des analyses exemptes des polémiques qui font rage entre les identitaires et autour d’eux.

De droite ou de gauche, extrémiste ou relativement modéré, le militant identitaire n’échappe pas à la dialectique de l’identité et de l’altérité : on se définit par rapport à un autre, quand l’identité est paisiblement affirmée et vécue, ou contre un autre quand l’identité se fait militante. L’identitaire de droite se définit contre les « Arabes » et les « musulmans », l’identitaire de gauche ne peut se proclamer « racisé » que contre les « colonialistes blancs ». La logique identitaire est celle de l’exclusion, symbolique ou effective. Elle permet de souder un groupe mais elle ne lui donne pas sa définition. L’identité des identitaires est fictive, mythologique ou caricaturale : la nation des nationalistes n’a pas plus d’existence historique que l’Occident chrétien des intégristes ou l’islam des islamistes – et les « apéros saucisson-vin rouge » réduisent la France à un cliché ou à une sociabilité de base.

Cela ne signifie pas que l’interrogation sur l’identité collective soit absurde ou vouée à l’échec. L’identité d’une nation, c’est de l’histoire et du droit – du passé encore projeté dans l’avenir et une construction raisonnée qui suppose une architecture politique. Etudier cette histoire, c’est redécouvrir une vérité refoulée par les courants identitaires : la collectivité nationale peut s’affirmer paisiblement si elle transcende le jeu infini des identités et des différences par le principe d’unité qui implique la reconnaissance de la diversité dans un système de droits. La politique de l’unité n’efface pas les identités mais les renvoie dans le tissu social comme un élément parmi d’autres de la diversité. D’où mon désaccord avec certaines des conclusions d’Eric Dupin qui estime qu’il faut reconnaître les transformations ethniques de notre pays et mettre au point des statistiques ethniques. Je reprends brièvement des objections que nous avons souvent exprimées :

Pour reconnaître des transformations ethniques, il faut supposer que la France est la terre d’une ethnie originelle qui cohabiterait depuis quelques décennies avec des minorités. Cette conception est contraire à la doctrine française de la nationalité – le droit du sol – mais même si l’on accepte de ne plus penser selon nos catégories juridiques issues de notre tradition historique, on ne trouve dans une impasse puisqu’il n’est pas possible de définir une ethnie française originelle. Comment recenser des minorités ethniques si l’on ne peut pas identifier la majorité ? Et si l’on se contente de recenser des différences ethniques, comment établir les listes de ces différents groupes ?  Si c’est par voie réglementaire, on laissera de côté des ethnies supposées et cela fera des jaloux. Si c’est par déclaration, la liste sera interminable puisqu’on pourra se déclarer Réunionnais, Corse, Breton, Guadeloupéen, Arabe, Basque, Occitan ou Provençal sans pouvoir écarter les problèmes d’identité si l’on est le fils d’une Alsacienne et d’un Guyanais. On ne peut pas s’inquiéter du risque communautariste et préconiser en même temps un système d’assignation communautaire.

Le traitement de la question identitaire sur le mode ethniciste et ethnico-religieux a relégué la lutte des classes à l’arrière-plan du spectacle médiatique – malgré les mobilisations massives à l’appel des syndicats – et les polémiques sur l’identité ethnique ont effacé toutes les critiques de l’américanisation de la société française alors que la langue, l’imaginaire, les biens et les services, l’économie et la défense nationales… ont reçu une empreinte étatsunienne profonde et durable.

Il ne faut rien concéder aux identitaires de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche afin de reprendre la question des conditions politiques de l’unité nationale et de la justice sociale. Le triomphe de l’oligarchie au cours du printemps 2017 et l’offensive de la classe dominante devraient changer les regards sur la société et bouleverser la hiérarchie des urgences.

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(1)    Eric Dupin, La France identitaire, Enquête sur la réaction qui vient, La Découverte, 2017.

Article publié dans le numéro 1126 de « Royaliste » – 2017