Crise des idéologies ? Bien au contraire ! Il y a une idéologie de la crise, qui exerce une influence certaine sur de vastes secteurs de l’opinion publique. Chercheur en sciences politiques particulièrement attentif aux phénomènes de droitisation, Gaël Brustier nomme « occidentalisme » cette idéologie des élites de droite – et parfois de gauche – qu’il propose de déconstruire. Mais selon quel projet ?

Selon un vieux schéma, la crise économique aurait dû provoquer la réaction des masses populaires et assurer le triomphe des partis de gauche et d’extrême-gauche. Pourtant, Ronald Reagan, Margaret Thatcher et Jacques Chirac ont durablement exercé le pouvoir et Nicolas Sarkozy avait remporté la présidentielle de 2007. Dans un précédent ouvrage, deux représentants de la nouvelle génération socialiste avaient expliqué que les victoires électorales de la droite venaient après les batailles idéologiques qu’elle avait remportées contre la gauche en s’assurant de solides appuis dans les milieux populaires (1). Pour Gaël Brustier, il s’agit maintenant d’expliciter cette domination idéologique et de convaincre la gauche, impuissante face à la droitisation faute d’avoir compris ses ressorts, qu’il est urgent de passer à la contre-offensive (2).

Dans une « guerre culturelle », il faut disposer d’un solide arsenal théorique – ce que les hiérarques hollandistes n’ont toujours pas compris. Gaël Brustier prend ses armes chez Gramsci, le plus intelligent des marxistes italiens de l’entre-deux-guerres. Avec l’auteur des Cahiers de prison, il explique que la classe dominante a réussi à imposer ses recettes ultralibérales parce qu’elle avait d’abord gagné la bataille idéologique et imposé son hégémonie culturelle à la nation. Je doute de la pertinence de certains concepts gramsciens : la « fonction Piémont » n’est pas un accident de l’histoire par lequel un Etat remplirait la fonction d’un groupe social mais une cause décisive de la constitution des collectivités politiques qui se présente comme une légitimité  incarnée – ce qu’un marxiste ne saurait admettre puisque la lutte des classes est selon lui le moteur de l’histoire. Cela dit, il me paraît certain que les oligarchies de droite ont utilisé l’idéologie pour asseoir leur domination et diffusé grâce aux médias des dogmes et des préjugés qui ont durablement marqué les esprits.

Cette idéologie n’est pas aussi bien étayée que le marxisme-léninisme : à l’opposé du communisme,  son carburant n’est pas l’espoir d’un avenir radieux mais la peur qui est instillée puis qui s’installe dans un « univers de connotations ».  A partir de faits historiques impressionnants – la révolution khomeyniste, les attentats du 11 Septembre – et sur la base du prétendu « choc des civilisations », on a désigné tout à la fois l’islam et l’islamisme, l’immigration, les petits voyous et les réseaux terroristes comme les différentes formes prises par l’Ennemi du « monde occidental » – un ennemi intérieur et extérieur qui a pris la place du communisme. Plus précisément, c’est l’islam qui cristallise la réaction occidentaliste  pour deux raisons : « l’islamisation » (3) permet d’expliquer de manière très simple le cours de l’histoire et la religion musulmane, dit Gaël Brustier, est « bien au cœur du malaise des élites ou, tout au moins, d’une classe éduquée, soucieuse de poursuivre son travail de désenchantement et de sécularisation du monde ».

L’occidentalisme rassemble donc les élites de droite mais aussi cette fraction des élites de gauche qui a intégré son vieil atlantisme dans une conception plus large des enjeux mondiaux. Cette idéologie influence aussi de très nombreux citoyens appartenant aux classes populaires qui subissent effectivement la mondialisation ultralibérale et qui se sentent dépossédés de leur pays par les populations immigrées ou récemment intégrées. Contrairement à ce que croient la plupart des militants de gauche, « les gens » ne sont pas manipulés : ils éprouvent des angoisses réelles et ils peuvent être amenés à généraliser des situations effectivement vécues dans diverses zones périurbaines. La gauche se trompe en évoquant la « fausse conscience » qui habiterait une partie des couches populaires et ce ne sont pas les injonctions moralisantes qui empêcheront les « paniques morales » parce que celles-ci se développent à partir d’une expérience authentique de l’insécurité sociale et de l’insécurité culturelle.

Bien sûr, des intellectuels et des chroniqueurs – Elisabeth Lévy, Eric Zemmour – attisent ces paniques morales et se font des réputations très confortables de témoins persécutés. Il est vrai aussi que la stratégie des oligarques de droite est efficace : « la force des droites doit beaucoup à leur capacité de reconstituer des frontières identitaires au sein de nos sociétés, tout en adhérant à l’idée d’un monde sans frontières économiques ou financières ». Cela ne doit pas faire oublier le phénomène principal : le succès de Marine le Pen, qui est en concordance avec tout un imaginaire collectif et qui tire parti des malheurs engendrés par l’ultralibéralisme.

Face à ces évolutions politiques, la gauche est en perte d’adhérence. Ses dirigeants et les têtes pensantes de Terra Nova (4) sont acquis à l’occidentalisme et portent une lourde responsabilité dans le mouvement de financiarisation et de privatisation de l’économie. Cette gauche est puissante dans les grandes villes liées à l’économie globalisée – les « idéopôles » – grâce au soutien de la bourgeoisie libertaire et bohême qui profite de la mondialisation. En revanche, « le lien entre la gauche et les classes populaires est en partie rompu » – et il le sera complètement dans quelques mois si François Hollande ne change pas de politique.

Gaël Brustier voudrait que la gauche réagisse. Pour lui, « toute stratégie alternative doit puiser sa force dans la déconstruction de la culture dominante ou hégémonique, et donc, en l’occurrence, dans une critique radicale de l’idéologie de la crise ».

Qu’est-ce à dire ? « Il faudrait en fait s’attacher à déconstruire l’imaginaire dominant pour lui en substituer un autre ».

Mais encore ? « …on pourrait essayer d’imaginer une République débarrassée de ses travers occidentalistes, une gauche désoccidentalisée et un universalisme libéré de l’universalisme abstrait » (5) en recréant le lien sentimental entre les intellectuels et le peuple-nation dont rêvait Gramsci.

Pour conclure, Gaël Brustier se demande si ce qui fait tenir ensemble notre pays, ce ne serait pas l’alliance du régalien et du populaire décrite par Régis Debray. Pour nous autres royalistes, cela va presque sans dire : il faut l’alliance du peuple et de l’Etat incarné dans le roi ou à défaut dans le Grand Homme pour que l’histoire nationale puisse continuer. Quand cette alliance est dénouée, quand l’Etat se défait, il faut que les citoyens de diverses religions et opinions se rassemblent : c’est le « parti des politiques » et mieux vaut lire Blandine Kriegel que Gramsci pour comprendre la nécessité, aujourd’hui, d’un tel parti. Point n’est besoin, non plus, de rêver avec Gramsci pour remarquer ceci :

La République a été repensée et clairement redéfinie au fil de débats auxquels la gauche officielle est restée indifférente. Les valeurs sont là : il s’agit, pour les responsables politiques, de les respecter.

La Constitution de la 5ème République abîmée par le quinquennat et par ses trois derniers présidents peut être restaurée et rénovée sans difficultés majeures. Nous avons fait maintes propositions sur ce point. Par exemple, l’élection du Sénat au suffrage universel et à la proportionnelle intégrale serait une première réponse à la crise de la représentation.

Le peuple français a répudié l’eurocratie et l’ultralibéralisme par référendum en 2005 et une majorité de Français appartenant aux classes moyennes et populaires ne cesse de rechercher celui ou celle qui incarnera l’Etat et le projet de la nation. La recherche est pour le moment décevante mais c’est la bonne question qui est posée : qui peut être le chef de l’Etat capable de renouer l’alliance millénaire ?  Si ce Grand Homme se présente enfin, toutes les phobies et fratries identitaires paraîtront insignifiantes au regard du projet patriotique de reconstruction.

Le projet national est au point. Il prend appui sur notre Bloc de constitutionnalité et sur les principes énoncés dans la Déclaration de Philadelphie et la Charte de La Havane. Il est formulé par des chercheurs hétérodoxes qui sont aujourd’hui mille fois plus influents que les charlatans de l’intelligentsia occidentaliste qui sont en train de quitter la scène. Les grands médias ignorent ce mouvement ce fond mais c’est sans importance puisque la presse dite de référence est en train de sombrer : la « grande messe du vingt heures », c’est terminé et « Libération » est à l’agonie.

La politique de rupture peut être mise en œuvre du jour au lendemain : la sortie de l’euro et la dévaluation de la monnaie nationale seront les premiers actes politiques de la renaissance économique et sociale.

Tels sont les éléments qui nous permettent d’espérer raisonnablement, malgré tout ce qui retarde les révolutions nécessaires : l’inertie du hollandisme, la faiblesse de la contestation syndicale, les opérations de diversion de Jean-Luc Mélenchon, l’impasse dans laquelle Marine Le Pen est engagée, la sclérose des partis classiques. Tout cela est moins important que la crise terminale de la zone euro. Nous devons être attentifs à la révolte qui soulève nos voisins du Sud et aux mouvements de fond qui agitent la société française. La mobilisation massive des opposants à la loi Taubira pose en termes nouveaux les questions relatives à l’identité. Si ce mouvement est l’expression d’une droitisation, il n’est pas impossible que la droite s’en trouve plus ou moins transformée. Le recul manque et il est prudent de s’en tenir à un constat : des Français, nombreux, se sont mis en marche ; ils sont l’une des expressions d’un peuple divisé dans ses opinions mais qui vit presque tout entier dans une attente exaspérée.

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(1) Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Voyage au bout de la droite, Des paniques morales à la contestation droitière, Mille et une nuits, 2011. Cf. « Royaliste », n° 990.

(2) Gaël Brustier, La guerre culturelle aura bien lieu… L’occidentalisme ou l’idéologie de la crise, Mille et un nuits, 2013. Sauf indications contraires, les citations sont tirées de ce livre.

(3) Nous évoquerons prochainement le mythe de l’islamisation avec Raphaël Liogier, auteur d’un ouvrage sur le sujet.

(4) Boîte à idées de la gauche occidentaliste.

(5) L’universalisme abstrait reconnaît les différences dans le cadre des institutions politiques.

Article publié dans le numéro 1035 de « Royaliste » – 2013