La somme des bavardages médiatiques est aujourd’hui inversement proportionnelle à l’importance des questions politiques. Le ralliement de Yannick Jadot à Benoît Hamon ne mérite pas plus d’attention que la migration de François de Rugy et de François Bayrou vers les zones marécageuses du macronisme.

Ce qui frappe, c’est l’aveuglement volontaire de l’oligarchie politico-médiatique quant à l’événement historique que nous sommes en train de vivre. François Fillon, Benoît Hamon et Emmanuel Macron présentent des réformes qui exigent toutes un gouvernement appuyé sur une majorité parlementaire sans comprendre ou sans avouer qu’elles s’inscrivent dans un cadre européen qui est en voie de destruction. Jean-Claude Juncker a fait preuve de lucidité et de relative franchise lorsqu’il a annoncé qu’il ne solliciterait pas un deuxième mandat à la présidence de la Commission européenne. Le très douteux eurocrate a des « doutes justifiés» sur l’unité, la cohérence et la cohésion de l’Union européenne après le Brexit et face au nouveau président des Etats-Unis !  La longue addition de ces doutes permet déjà d’établir avec certitude la fin prochaine de l’Union européenne (1).

Ce pessimisme publiquement exprimé confirme l’ambiance de désillusion ou de franche déroute qui a gagné divers niveaux de la bureaucratie européiste. Nous pourrions nous en réjouir puisque nous avons depuis longtemps contribué à démontrer les vices de la « construction européenne » (2). Il faut au contraire exprimer de très vives inquiétudes car dans cette phase d’agonie, qui peut être très longue, nous ne cessons de subir les décisions prises par les organes de l’Union et le carcan de l’euro. Je note à ce propos que Jean-Claude Juncker, aussi désabusé soit-il, fait preuve de sa brutalité coutumière : selon lui, la Grèce, martyrisée par la Commission, la Banque centrale européenne et le FMI, se trouve hors de l’ordre juridique européen et du champ d’application de la Charte des droits fondamentaux… La violence, qu’on appelle pudiquement « réformes structurelles », peut donc s’y déchaîner comme jamais.

En France, les officines patronales, les chiens de garde médiatiques et la caste politicienne sont sur la défensive face à la perspective d’une dénonciation des traités européens et utilisent le classique chantage à la catastrophe (3). Ces manœuvres d’intimidation seraient dérisoires si la promesse de dénonciation des traités européens par les candidats réputés « souverainistes » était crédible. Or tous se heurtent à des obstacles qui ne sont pas économiques, monétaires et financiers comme on voudrait nous le faire croire. Ils tiennent à leurs capacités stratégiques.

Nicolas Dupont-Aignan ne peut tenir sa promesse parce qu’il ne pourra pas franchir la barre du premier tour.

Jean-Luc Mélenchon, s’il l’emportait par miracle au second tour, se trouverait pris au piège de son premier engagement : convoquer une Assemblée constituante dont il sait par avance qu’elle inventera une VIème République – curieuse conception de l’initiative populaire – puis démissionner. Comment un président en sursis opérant dans des institutions en voie d’abolition pourrait-il décider la sortie des traités européens ?

Marine Le Pen pourrait entrer à l’Elysée mais il faudrait que le Front national remporte les élections législatives pour qu’elle puisse opérer les ruptures annoncées. Or la candidate qui promet de remettre de l’ordre se heurterait à de sérieux désordres dans la rue qui seraient exploités par les partis oligarchiques soutenus par leurs partenaires étrangers et les puissances financières. Pour gagner cette bataille, il faudrait une candidature de rassemblement alors que le vote en faveur de Marine Le Pen est celui du rejet de la classe politique et de l’angoisse identitaire.

Ces impasses du « souverainisme » sont faites pour être surmontées, pendant la campagne, pendant la période des élections ou, plus vraisemblablement, après le mois de juin, dans un paysage politique bouleversé.

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(1) Cf. Coralie Delaume et David Cayla, La fin de l’Union européenne, Michalon, 2017 et ma présentation de l’ouvrage dans notre numéro 1113.

(2) Cf. le livre d’Olivier Delorme, 30 bonnes raisons de sortir de l’Europe, Editions H&O, 2017, dont nous rendrons bientôt compte.

(3) Voir la critique par Jacques Sapir de la note sur l’euro publiée par l’Institut Montaigne : http://russeurope.hypotheses.org/5736