La mort d’un jeune militant écologiste lors d’un affrontement avec la gendarmerie sur le site du barrage de Sivens et les durs accrochages qui ont marqué certaines manifestations en hommage à Rémi Fraisse remettent à l’ordre du jour la question de la violence politique et sociale. Indéfendable en droit, serait-elle désormais le seul moyen de faire entendre raison à un pouvoir sourd et aveugle – ou plus radicalement d’abattre le système capitaliste ? De jeunes théoriciens l’affirment et leurs disciples passent à l’acte. Les réprobations morales les font sourire et les condamnations judiciaires, inévitables, les transforment en héros de la lutte contre l’ordre établi.

Rien de nouveau sous le soleil, assurément. Dans les sociétés humaines, la violence circule de manière constante et souterraine puis se fixe de temps à autre en un point et explose. Les Français, qui sont fiers de leurs révoltes, de leurs insurrections et de leurs révolutions – mais pas de leurs guerres civiles et religieuses – se satisfont ou s’accommodent de la dialectique des temps ordinaires : les institutions politiques servent à contenir la violence que les partis et les syndicats parviennent à orienter vers de nouveaux compromis politiques et sociaux dans un système qui articule les modes de souveraineté – populaire, nationale, étatique.

Récusé par l’extrême droite et l’extrême gauche, ce système fonctionnait vaille que vaille jusqu’à ce qu’il soit profondément déréglé et subverti par la « gouvernance » oligarchique. Celle-ci pratique impunément le déni de démocratie dans une soumission confortable aux exigences de Berlin, Bruxelles et Washington. L’atonie du syndicalisme de résistance et la lente agonie du Parti communiste privent la société de ses moyens habituels de mobilisation – celle-ci étant ailleurs rendue plus difficile par l’éclatement des tâches et des horaires. La dernière note rédigée par l’association « Entreprise et Personnel » (1) explique avec pertinence qu’une explosion sociale est improbable en raison de l’atomisation des mécontentements mais que notre pays connaît « une forme inédite de décomposition sociologique et d’implosion sociale ».

Cette situation provoque deux réactions classiques :

-   Des pulsions violentes, qui sont ou qui risquent d’être suivies de passages à l’acte contre des ennemis visibles : à l’extrême gauche on vise les policiers et les agences bancaires ; à l’extrême droite on veut s’en prendre aux « Arabes », aux « Musulmans »…

-  Des discours violents contre des puissances invisibles, « sionistes », « capitalistes », « impérialistes », qui agiraient selon un plan cohérent de domination intégrale.

Ces deux réactions sont le signe d’une crise grave de la démocratie : les actions de rue soulignent le rejet des partis politiques traditionnels et le complotisme signale toujours une crise de légitimité. Tous les groupes réactifs s’appuient sur des faits incontestables : oui, il y a des charges de CRS ; oui, il y a des barbus en djellaba ; oui, il y a des multinationales ; oui, Israël mène des opérations militaires… Mais ces éléments complexes d’une réalité toujours difficile à saisir sont constitués en Ennemi doté d’une pensée unique, d’une intention parfaitement malveillante et d’une volonté diabolique. C’est l’appareil d’Etat. C’est l’agent du Grand Remplacement ethnique. C’est le Capitalisme omnipotent…

Plus ces puissances visibles ou invisibles sont imposantes, plus on se croit investi d’une mission salutaire, plus on est indifférent aux condamnations de la violence. Mais ces attitudes, aussi sincères soient-elles, sont condamnées à l’échec. Hors du groupe militant, la puissance imaginaire de l’Ennemi est décourageante. Au sein du groupe, l’action violente ne peut atteindre que des cibles proches et innocentes - le fonctionnaire de police, la passante voilée, l’employé de banque – et suscite tôt ou tard la réprobation populaire. Que ce soit à la fin du 19ème siècle ou après 1968, le peuple français n’a jamais suivi les libertaires, les autonomes ou, à l’opposé, les groupes plus ou moins racistes qui se prétendaient à l’avant-garde. Aujourd’hui, l’échec est promis aux anarchistes et aux identitaires, qui présentent des formules antipolitiques dans une société qui subit l’effondrement du Politique et qui doit le réinstaurer.

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(1)  Cf. La Tribune du 20 octobre 2014.

Editorial du numéro 1065 de « Royaliste » – 2014