Dans la monarchie capétienne, le roi de France n’a jamais eu « deux corps ». Le simple corps du roi, remarquablement étudié par Stanis Perez (1), est un corps en mouvement, un corps désirant, parfois malade et inéluctablement mortel. C’est un corps sacré jusqu’au moment où la nation prend corps – sans que disparaisse pour autant la nécessité d’une incarnation de l’Etat.

Comme tout autre régime, la monarchie s’inscrit dans les catégories politiques et s’analyse selon un certain nombre de concepts – légitimité, souveraineté – qui nous sont familiers. Le caractère royal de la monarchie fait référence à une continuité dynastique réglée par une loi de succession qui désigne dans le droit français le premier né. L’ordre juridique est rationnel – il s’agit d’assurer la continuité de l’Etat et l’unité du royaume par l’institution monarchique – mais la royauté introduit dans les dispositifs de la raison politique les réalités de la chair, ses innombrables faiblesses. Pascal le dit bien : « les charnels sont les riches, les rois : ils ont pour objet le corps » (Pensées, 460). Les rois sont, à égalité avec les autres hommes, « rois de concupiscence », pris dans leurs désirs et en quête de divertissement : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères ».

A toutes les époques, l’entourage du roi – la reine, les ministres, les conseillers, les médecins, les courtisans et bien entendu les maîtresses – n’a cessé de se préoccuper de ce corps. Le roi est chanté sur tous les tons pour son élégance, sa robustesse et les grâces de son esprit, mais ces compliments plus ou moins conformes à la vérité ne font pas oublier que le roi est un simple vivant, qui doit manger, boire et dépenser son énergie.

La guerre et la chasse mettent ce corps en mouvement mais l’exposent aux blessures et à la mort. Surtout, il faut que ce corps soit capable d’engendrer un héritier et le souci politique de la continuité dynastique s’exprime alors très concrètement dans l’observation précise, médicale, des capacités érectiles et éjaculatoires du souverain. Le manque d’empressement de Louis XVI, alors qu’il avait pleines capacités physiques pour honorer la reine, provoqua de graves débats, résumés dans une célèbre dépêche de l’ambassadeur d’Espagne. L’effervescence libidinale d’un très grand nombre de rois ne fut pas moins préoccupante – moins pour les prêtres qui font d’ordinaire la part du feu que pour les conseillers, toujours inquiets quant aux dérangements ou aux gros désordres dans la conduite des affaires publiques. Les reines aussi ont un corps, qui n’est pas seulement celui de la reproductrice soumise à la domination masculine mais elles ne sont pas non plus les égales des rois malgré le rôle politique qu’elles ont souvent joué. Stanis Perez souligne que « l’interaction entre le pouvoir royal et une certaine symbolique réginale » reste à étudier.

Le corps du roi devient un jour ou l’autre un corps malade qui fait souffrir les plus glorieux, pas moins exposés que les autres hommes volages aux maladies vénériennes. La fièvre qui saisit Louis XIII à Lyon en 1630 ouvre la perspective redoutable d’une crise politique, la fistule anale de Louis XIV est célèbre, la maladie de Louis XV à Metz, qui risque de lui être fatale, provoque un scandale politique parce que le Bien-Aimé refuse de se séparer de sa maîtresse. Les maladies physiques sont banales mais la folie de Charles VI suscite l’incompréhension et l’angoisse. Comme l’explique Stanis Perez, le désordre mental du roi provoque un choc dans la manière dont on se le représente : « tout à coup, on s’est aperçu que le roi disposait d’un corps public […], on s’est rendu compte qu’il était une institution incarnée et exposée ».

Le roi immortalisé par les peintres et les sculpteurs est évidemment un homme mortel et l’instant de sa mort est, plus que pour tout autre, l’instant de la transmission de la charge de l’Etat : selon la formule devenue rituelle, le mort saisit le vif. Les cérémonies et oraisons qui entourent la dépouille royale sont souvent interprétées selon la théorie des « deux corps du roi » formulée par Ernst Kantorowicz – et devenue depuis quelques décennies un cliché journalistique. Les disciples de Kantorowicz invoquent l’effigie du roi qui est couchée sur le cercueil puis traitée comme un substitut du monarque avant qu’il ne soit porté à Saint-Denis. Stanis Perez fait observer que la théorie des « deux corps » n’est pas compatible avec la présence de trois mannequins funéraires aux obsèques de François Ier, ni avec le fait que des mannequins se trouvent aussi sur le cercueil de princes n’ayant jamais régné et de grands personnages – par exemple le grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, qu’on enterre en 1531. Stanis Perez en conclut que « l’effigie n’est pas un deuxième corps du roi mais un accessoire dont le rôle est à la fois spectaculaire (donner à voir pour émouvoir) et spéculatif (le roi remplit un office qui ne meurt point, contrairement à cet être de chair et de sang qu’il demeure malgré tout) ».

Telle est l’évidence : le roi est un homme en fonction qui traite son corps d’une certaine manière lorsqu’il remplit les devoirs de sa charge – de même que le soldat commande à son corps certains gestes lorsqu’il participe à une cérémonie militaire. Plus que tout autre, le roi doit se contraindre tout au long de sa vie. Il y a, dit Stanis Perez, une « fabrique du corps royal » qui fonctionne dès l’enfance. Nourrices et gouvernantes, précepteurs, confesseurs, parents et médecins donnent au jeune prince une « éducation à la grandeur » destinée à prévenir les débordements que favorisent les hommages et la puissance. Plus qu’un divertissement, la chasse est une école d’endurance qui prépare aux épreuves de la guerre.

La personne royale est sacrée mais cette sacralité se distingue, au fil de l’histoire médiévale, de la sanctification. Sauf dans le cas de Louis IX, le corps sacré du roi n’est pas un corps sanctifié même si le saint homme s’efforce de se sanctifier par le flétrissement mystique de la chair, par les souffrances de la maladie et les périls de la croisade. Stanis Perez insiste sur le paradoxe d’une monarchie médiévale qui s’incorpore difficilement dans une société qui méprise la chair marquée par le péché originel. Les représentations des rois dans la peinture et la statuaire sont loin de toute ressemblance parce que, loin du souci du corps mortel, seule compte l’âme qui s’élève vers Dieu. C’est la Renaissance qui transforme le rapport au corps du Prince et le fait ressemblant – ainsi le portrait de François Ier par Le Titien. Désormais, le corps du roi se présente au public – lors des entrées royales notamment – et représente un idéal physique et moral qui se donne à voir comme « constitution » du royaume.

Après les guerres de religion, marquées par l’assassinat d’Henri III, et après celui d’Henri IV, le roi incarne effectivement l’Etat, la souveraineté prend corps dans la personne du souverain, auréolé d’une gloire à l’Antique – païenne – mais qui continue à toucher les écrouelles sans d’ailleurs trop croire aux effets miraculeux de ce toucher. Rationnel et réel, le pouvoir royal au Grand Siècle reste hautement symbolique : repas et banquets, objets, chasse, étiquette, le roi évolue dans un espace ritualisé mais la symbolique se transforme. Stanis Perez observe que « Ni le sang du gibier ni celui des ennemis n’alimentent plus le symbolique du pouvoir royal. Le roi de guerre est devenu un prince de paix. La gestion des affaires de l’Etat s’inscrit dans une logique pacifique et administrative, loin des ressorts traditionnels d’un royaume travaillé de dissensions ou de conflits périphériques imposant au monarque d’être le symbole d’une lutte permanente ».

Cet accomplissement n’a pas été durable. Au Grand Siècle, la monarchie affirme l’indivisibilité du royaume dans le corps du roi. Mais le royaume est en train de devenir une Nation et le roi commence à se distinguer de l’Etat. Louis XV affronte cette disjonction et réaffirme que le roi et le Parlement de Paris ne sont qu’un même corps, dont le roi est la tête et dont les parlementaires sont les membres. Trop tard : l’Etat affirme la spécificité de son rôle dans l’ordre de la justice, le roi n’est pas récusé mais le corps du souverain n’est plus regardé comme l’incarnation de la souveraineté car c’est la Nation qui est en train de se former en s’incorporant le Souverain. Au cours des premières années après 1789, on s’efforce de faire coexister la représentation nationale du peuple souverain et le roi mais les révolutionnaires estiment qu’ils peuvent sortir de leurs propres contradictions en tranchant la tête du roi sacré – le corps physique et symbolique de Louis XVI étant devenu étranger et rebelle au corps du peuple souverain.

On sait que la Révolution n’a pas pu clore le règne des « grands de chair ». Robespierre, qui ne cesse de fasciner, est désigné comme l’Incorruptible. Le corps de Napoléon, sacré en 1804, repose glorieusement aux Invalides. Affecté d’un corps malade, Louis XVIII règne sans être sacré et préside à l’installation du régime parlementaire. Le sacre de Charles X est une entreprise dérisoire de restauration – au sens strict du terme – et la cérémonie du toucher royal démontre que « le roi magicien ne croit plus à sa propre magie et il en va de même pour son public ». Cette tentative réactionnaire aboutit à la Révolution de 1830 et le règne de Louis-Philippe résout négativement le problème de la coexistence entre le corps de la Nation et le corps d’un roi issu d’une très ancienne lignée. La République se donne ensuite une allégorie sous la figure de Marianne sans que le pouvoir devienne pour autant impersonnel. « L’autorité doit toujours se choisir une référence, un nom, un visage, une identité » conclut Stanis Perez. Le corps du roi n’apparaît plus dans l’espace public national mais nous ne cessons de scruter le corps du Président, libidinal, maladif ou gesticulant sur la scène électorale avec toujours la même question : l’homme qui prétend servir l’Etat sera-t-il à la hauteur de sa fonction ?

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(1)    Stanis Perez, Le corps du roi, Incarner l’Etat de Philippe-Auguste à Louis-Philippe, Perrin, 2018.

Article publié dansd le numéro 1158 de « Royaliste » – décembre 2018