L’absence des milieux intellectuels dans les débats politiques a été souvent soulignée depuis une dizaine l ‘années. Est-ce le signe l’un inéluctable déclin des idéologies ? Ou bien s’agit-il l’une séparation de corps et l’esprit, au terme de laquelle les intellectuels et les politiques, si longtemps mêlés, prétendraient vivre en pleine autonomie ? Ces questions, en apparence abstraites, ne sont pas sans conséquences directes sur le cours des choses.

Comme beaucoup de journées historiques, celle du 10 mai 1981 peut être placée sous le signe du paradoxe. Vainqueurs et vaincus crurent y voir l’acte fondateur du socialisme, alors qu’il s’agissait d’un sursaut agonique. Passé l’état de grâce, chacun put en effet constater que le socialisme, malgré d ‘importantes réformes de structures, se révélait incapable de changer la vie, selon sa belle promesse. Nous avons été parmi les premiers à le dire : modèle introuvable, le socialisme à la française montrait à l’épreuve qu’il n’était qu’un projet épuisé, venu trop tard dans une société bouleversée par de multiples crises – crise économique bien sûr, mais aussi crise de l’Etat-Providence, des croyances politiques, de l’engagement militant, du syndicalisme ouvrier … A cela point de réponse mais, de « pause » en « rigueur », une dissolution du grand mythe dans le pragmatisme. Et ce ne sont pas les débats préparatoires au congrès du Parti socialiste qui permettent d’espérer mieux !

DES TRIBUNES DESERTEES

A cet épuisement du projet historique de la gauche, a correspondu l’artificialisme du programme libéral de la droite. On sait que celle-ci, pendant sa « cure d’opposition », a idéologisé son discours afin de mieux se démarquer de la majorité socialiste : combat des « républicains » contre les « marxistes », redécouverte du « libéralisme » face au « collectivisme ». Il n’était pas besoin d’être extra-lucide pour constater qu’il n’y avait pas de ressourcement intellectuel, mais une simple manipulation de concepts lancés sur le marché électoral dans un but purement tactique. Au début du septennat, la gauche pensait encore détenir la Vérité doctrinale (ce qui explique son arrogance) alors que la droite réduisait les idées à l’état de simples instruments de la reconquête du pouvoir. D’où la médiocrité de la production intellectuelle inspirée par les partis d’opposition : libelles contre les nationalisations, livres-tracts à la gloire du modèle libéral américain, mais point d’ouvrages majeurs susceptibles de provoquer un véritable débat dans le pays.

Epuisement du projet socialiste, inanité du projet libéral, combat politique réduit à la rivalité des personnes et de leurs équipes: telle est la situation actuelle. Les principaux « présidentiables », qu’il s’agisse de Barre, de Rocard ou de Chirac, ne sont plus porteurs d’une idée, ni même maîtres d’œuvre d’un programme. Ils incarnent vaguement une tradition appauvrie (conservatrice, socialiste … ), s’affirment en s’opposant, et comptent surtout sur une image, un type de discours et le soutien de leurs clientèles électorales pour gagner la bataille. En 1977, lors d’un fameux numéro d’Apostrophes, André Glucksmann observait que les tribunes du Programme commun étaient vides d’intellectuels. Puis, dans l’après-Mai 81, on s’est longuement interrogé sur le silence de ces mêmes intellectuels, aussi faiblement mobilisés à gauche qu’à droite. Mais les partis politiques ne semblent pas se préoccuper de ce nouvel état de fait. L’absence des intellectuels n’a pas empêché la gauche de gagner en 1981, ni la droite de prendre sa revanche cinq ans plus tard. D’où une distance croissante entre l’intelligentsia et la classe politique, tout à fait inhabituelle dans un pays si féru d’idéologies qu’il entretenait avec celles-ci des rapports de type religieux.

UNE INTELLIGENTSIA MILITANTE

Il ne fait pas de doute en effet que, depuis au moins deux siècles, les enjeux idéologiques ont été déterminants. La Révolution française fut manifestement la conséquence d’une révolution culturelle, qui est d’ailleurs loin d’avoir produit tous ses effets.

Et le 19ème siècle ne fut « stupide » que dans l’esprit de· Léon Daudet. C’est entre 1820 et 1880 que se forment les grandes doctrines qui ont exercé une influence majeure sur la vie politique française jusqu’à ces dernières années – et parfois sur le cours du monde : constitution de la doctrine libérale autour de Tocqueville, de Constant, de Guizot ; apparition du marxisme, de l’anarchisme, du racisme puis, à la fin du siècle, du nationalisme et du radicalisme. Il n’y a pas, alors, de séparation entre les intellectuels et le monde politique. Marx fonde la première Internationale, Proudhon est député en 1848, Chateaubriand, Guizot, Tocqueville deviennent ministres ; Bonald, comme Barrès beaucoup plus tard, siège à la Chambre… Les intellectuels sont les militants de leur doctrine et de leur éthique comme on le voit lors de l’affaire Dreyfus, au sujet de laquelle s’opposent la Ligue des Patriotes et celle des Droits de l’Homme : Barrès d’un côté, Zola de l’autre, à la tête de très nombreuses cohortes.

Sur ce point, comme sur tant d’autres, il n’y a pas de rupture entre le 19ème et le 20ème siècle. Les intellectuels demeurent jusqu’aux années soixante-dix des hommes engagés dans un camp ou dans un parti, et les hommes politiques de premier plan sont des intellectuels. Gambetta et Ferry vivent et pensent à la fois la République naissante ; Jaurès est normalien et a soutenu, en latin, une thèse sur les origines du socialisme allemand ; Herriot, principale figure du radicalisme, est agrégé de lettres et Maurice Thorez, fils du peuple, profite des loisirs que lui offre la prison pour apprendre l’allemand afin de lire Marx dans le texte. On sait aussi que le royalisme se reconstitue en mouvement politique grâce à la puissance théorique de Charles Maurras, tandis que Léon Blum, fin lettré, préside aux destinées du socialisme réformiste. Comme au 19ème siècle, les principaux animateurs de la vie politique sont en même temps des théoriciens, et leurs militants des défenseurs zélés d’un système global qui va jusqu’à prétendre, dans le cas du communisme et du fascisme, offrir une conception générale de l’homme et du monde. Rappelons enfin que nombre d’écrivains et d’artistes sont, engagés dans un parti, un rassemblement, ou collaborent à la presse militante : Brasillach et Gaxotte à « Je Suis Partout », Drieu La Rochelle au P.P.F. de Doriot, Malraux dans les Brigades Internationales, Aragon au Parti communiste, etc. La Résistance, la guerre d’Algérie puis la vague gauchiste prolongeront cette situation de l’intellectuel engagé dans un parti, ou au moins compagnon de route …

MORT DES IDEOLOGIES ?

Cette brève évocation permet de faire ressortir l’ampleur du changement intervenu au cours des années soixante-dix. Le reflux du gauchisme, le succès des Nouveaux Philosophes, le déclin du Parti communiste marquent l’effondrement des grandes mythologies politiques, la faillite des modèles révolutionnaires, et le retrait massif des intellectuels hors des cadres de l’organisation partisane.

Sans doute ce mouvement de retrait était-il depuis longtemps amorcé. La droite intellectuelle, durement étrillée à la Libération, ne s’engage plus que sur des questions précises, notamment pendant la guerre d’Algérie, et les intellectuels de gauche commencent à se séparer du Parti communiste à partir de 1956. De son côté, la classe politique se désintellectualise sous la 4ème République et le gaullisme, malgré Malraux, ne renverse pas une tendance qui se précise après le départ du Général. Gardons-nous cependant de trop durcir le trait. Georges Pompidou est normalien, comme Alain Peyrefitte qui fut secrétaire général de l’U.D.R … et si le cas de Giscard d’Estaing est ambigu, il est clair que François Mitterrand s’appuie sur une solide culture classique. Chacun sait enfin que Raymond Barre est agrégé de sciences économiques. Mais il est frappant de constater que tous ces hommes politiques appartiennent à la déjà vieille génération politique. La nouvelle vague, de Chirac à Léotard en passant par Jospin, ne se fait guère remarquer par son goût pour le débat intellectuel et sa contribution en ce domaine est pauvre, voire inexistante. Ne l’accusons pas cependant d’inculture. Pour autant qu’on le sache, la culture de la jeune génération politique demeure le jardin secret de chacun, nettement séparée de la vie ministérielle et partisane.

Faut-il en conclure à la mort de l’idéologie, ou plus grave encore au déclin d’une réflexion politique désormais remplacée par les principes de l’efficacité gestionnaire et les méthodes de la communication de ·masse ? Doit-on proclamer par conséquent l’abdication de l’intellectuel engagé et la perte de pouvoir de l’intelligentsia ? Il est vrai que le communisme a disparu de la scène intellectuelle, et que les doctrines du nationalisme se sont effacées. En peu d’années, Clavel, Sartre et Foucault sont morts et Althusser se tait … La disparition des figures et des idées familières modifie le paysage, intellectuel et politique, mais l’impression de vide que certains en retirent est illusoire.

– L’effondrement spectaculaire des mythologies politiques permet un renouveau de la réflexion intellectuelle, maintenant libérée de sa gangue dogmatique. En théorie politique, en philosophie, en anthropologie, en épistémologie, en histoire, c’est depuis dix ans une très belle éclosion d’analyses novatrices, bien connues des lecteurs de « Royaliste » et de « Cité »: travaux de François Furet sur la Révolution française, de Marcel Gauchet et de Pierre Rosanvallon sur le libéralisme, de René Girard sur le sacré, de Gilles Lipovetsky et de Paul Yonnet sur la société moderne, de Jean-Luc Marion, de Luc Ferry et d’Alain Renaut en philosophie …

– Le retrait des intellectuels hors des cadres partisans ne signifie manifestement pas un désintérêt pour la chose publique nationale et internationale. Libérés des humiliations et des compromissions de la période stalinienne, revenus de la mythologie gauchiste, les intellectuels d’aujourd’hui ne veulent plus être les faire valoir de secrétaires généraux, ni les chantres de tyrans exotiques. Délaissant la politique politicienne et le militantisme encarté, ils ont créé leur propre domaine de réflexion et d’action, qui est d’ailleurs le seul capable d’attirer les sympathies et de mobiliser les volontés. Ainsi la lutte pour les droits de l’homme dans le monde, et contre le racisme et la xénophobie dans notre pays.

Il reste que le renouveau de la réflexion intellectuelle et les nouveaux domaines d’action de l’intelligentsia ont creusé le fossé entre cette dernière et la classe politique. Il ne s’agit plus d’une autonomie nécessaire après les excès récents, mais d’une séparation dans la méconnaissance et parfois le mépris réciproques. Est-ce la faute des intellectuels ? Leurs souvenirs de la vie partisane et groupusculaire sont récents et cruels. Est-ce la faute des hommes politiques ? Leur formation, souvent énarchique, les rend peu sensibles à la réflexion fondamentale, le rythme de la vie politique ne leur laisse pas le temps de lire et, surtout, la spéculation intellectuelle leur paraît d’une faible utilité dans leur métier.

Cette attitude est pourtant grosse de dangers pour la classe politique tout entière. Le décalage croissant entre les partis et la société en est la conséquence et il est certain que les erreurs et les fautes du gouvernement Chirac face au mouvement des étudiants et des lycéens s’explique d’abord par la faiblesse de ses analyses, et par la méconnaissance d’une société qui ne peut être gouvernée par les décrets qu’inspire une idéologie d’occasion. Une gauche à nouveau victorieuse ne serait d’ailleurs pas à l’abri de semblables mésaventures … Malgré le culte de l’efficacité technique, malgré les dires des experts en communication, l’avenir appartient à ceux qui prendront la peine de penser, et au besoin de repenser, la politique tout en la faisant. Tâche malaisée, puisqu’il faut sans cesse se remettre en question mais combien salutaire.

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Article publié dans le numéro 465 de « Royaliste » – 18 février 1987