Composé par Jean-Michel Salgon, un dictionnaire des souverainismes (1) décrit avec précision les idées, les personnalités, les groupes et les partis qui, selon l’auteur, composent cette mouvance. S’il est vrai que le mot est entré dans le langage courant, le concept de « souverainisme » est problématique et certains mouvements présentés dans le dictionnaire refusent d’être définis comme souverainistes. Tel est le cas de la Nouvelle Action royaliste.

Apparu en 1997 dans le milieu gaulliste, le souverainisme est un concept importé du Québec, où il désigne le mouvement indépendantiste. D’où une première et très lourde ambiguïté : le Québec est l’une des dix provinces d’un pays placé sous l’autorité de la Couronne britannique et administré par un gouvernement fédéral ; par conséquent, le souverainisme de certains québécois vise à créer des institutions disposant de la pleine souveraineté. La France est quant à elle une nation millénaire unifiée au fil des siècles par un Etat souverain et le peuple français a librement adopté une Constitution qui définit précisément cette souveraineté.

C’est par des actes souverains que la France a consenti des délégations de compétences en signant les traités qui organisent l’Union européenne mais ce qu’elle a concédé peut être repris par voie législative et réglementaire dès lors que le peuple souverain en aura décidé ainsi. L’administration des Douanes peut appliquer des mesures protectionnistes, la Banque de France peut être nationalisée et quitter le Réseau européen des Banques centrales qui forme l’architecture de la Banque Centrale européenne et nous pouvons réviser l’article 55 de la Constitution afin de ne plus reconnaître la primauté des normes européennes sur le droit français. La France est une nation souveraine qui peut – et selon nous qui doit – retrouver les moyens monétaires et commerciaux dont divers gouvernements l’ont privée. C’est une tâche qui n’est pas simple mais tout de même beaucoup moins ardue que celle qui consistait à créer des Etats indépendants après l’effondrement de l’Union soviétique – par exemple l’Ukraine et le Tadjikistan.

Minimalisme ?

Il est bien entendu possible de donner une définition minimale du souverainisme, comme volonté de reconquête des pouvoirs qui font défaut à la nation et comme rassemblement de tous ceux qui partagent cet objectif à droite et à gauche. Mais ce minimalisme ne fait que compliquer le problème. Il est relativement facile de mobiliser des groupes très divers pour une lutte de libération nationale contre une puissance occupante ou pour une revendication de pleine souveraineté face à un Etat fédéral ; il est beaucoup plus difficile de rassembler sur le seul thème de la souveraineté des personnes et des groupes dans une nation qui affirme depuis longtemps son existence historique et qui dispose de son système institutionnel.

Une nation constituée est un ensemble complexe de médiations et la souveraineté ne peut être considérée en soi. Il faut s’accorder sur la manière d’organiser la souveraineté populaire, la souveraineté nationale et la puissance souveraine de l’Etat. Il faut donc s’accorder sur les relations entre le pouvoir politique, la nation et l’Etat, ce qui met en jeu l’histoire, le peuple et la représentation du peuple. Et il faut encore s’accorder sur la manière dont on utilisera les pouvoirs récupérés : quelle politique monétaire ? Quelle politique agricole ? Quels types d’échanges commerciaux ? Comment concevoir l’équilibre européen ? Quel jeu de la France dans le monde ? On peut « sortir des traités » et laisser le champ libre aux groupes capitalistes au mépris de la justice sociale. On peut revenir au franc et vivre dans l’obsession de l’équilibre budgétaire ou au contraire, comme nous le préconisons, nationaliser les secteurs-clés et investir massivement dans la transition énergétique…

Il est trop facile de dire qu’il faut s’entendre pour casser l’Union européenne et qu’ensuite « on verra ». Nous ne savons pas comment sera décidé le rejet et comment se produira la dislocation, ce qui rend illusoire les scénarios sur l’article 50 ou sur le « plan A/ plan B » dont on discute vivement avant de les abandonner au vu des événements ou par calcul tactique. Mais nous pouvons tenir pour assuré qu’il faudra prendre des décisions immédiates – par exemple sur le contrôle de la circulation des capitaux – qui devront former une politique cohérente et suffisamment explicite pour susciter l’adhésion populaire.

Le mythe du CNR

Il est par ailleurs illusoire d’en appeler à la formation d’un « nouveau CNR » comme si le Conseil national de la Résistance organisé par Jean Moulin avait été la simple réunion de mouvements, de syndicats et de partis en vue de la libération de la patrie. Au cours des vingt dernières années, nous avons vu fabriquer, avec les meilleures intentions du monde, un mythe du CNR qui ne remplit pas sa fonction mobilisatrice pour trois raisons :

Nous ne sommes pas dans une lutte de libération nationale impliquant l’élimination d’un ennemi physique mais dans un combat pour la destruction d’un système de traités abusivement normatifs et pour la récupération de pouvoirs concédés.

La création du CNR n’est pas le résultat d’une concertation entre les mouvements de la Résistance intérieure mais l’effet de la décision du général de Gaulle qui désigne Jean Moulin comme son représentant le 1er mai 1942 et qui le charge d’unifier les forces intérieures – ce qu’il fera en surmontant de très violents conflits (2). A partir du 3 juin 1944, le CNR est placé sous l’autorité du Gouvernement provisoire de la République française et, dans la dernière année de la guerre, les Forces Françaises de l’Intérieur sont très strictement encadrées (3). Tout le contraire d’une sympathique et fraternelle auto-organisation !

Le programme du CNR n’est pas non plus le fruit d’amicales délibérations en territoire occupé : conçu à Londres, il est déjà esquissé dans la Déclaration aux mouvements de Résistance d’avril 1942 et procède donc d’une autorité légitime appuyée par le Comité français de libération nationale qui assure la continuité quant à la légalité républicaine.

Antinomies

Hors de toute référence glorieuse, pourquoi ne pas se proposer de réunir sous l’étiquette souverainiste tous ceux qui s’opposent à l’Union européenne ? Ce serait possible si tous ces opposants partageaient une même conception de la nation française, acceptaient un compromis sur les institutions de la 5ème République et manifestaient une claire volonté de rupture avec l’Union européenne dans la perspective d’une nouvelle politique écologique, économique et sociale. Tel n’est pas le cas.

Le « souverainisme » englobe deux conceptions antinomiques de la nation. L’une, patriotique, conçoit la nation comme une collectivité de citoyens libres et égaux, définie par l’histoire et le droit d’une République une et indivisible. L’autre se situe dans la tradition d’un nationalisme xénophobe qui se fonde sur une conception ethnique de la nation, qui récuse ouvertement le droit du sol et rejette implicitement le principe d’égalité au nom d’une vision identitaire de l’appartenance : le Front national-Rassemblement national et de nombreux groupes et personnalités recensés dans le « Dictionnaire des souverainismes » sont représentatifs de cette tendance, du Club de l’Horloge à Éric Zemmour en passant par l’identitarisme catholique de Civitas.

Le « souverainisme » englobe trois conceptions antinomiques des institutions politiques : celle des défenseurs de la République gaullienne, celle de la France insoumise qui milite pour une VIème République, celle des groupes maurrassiens également recensés dans le « Dictionnaire » qui veulent en finir avec la République et la démocratie au nom d’une conception absolutiste du pouvoir souverain.

Le « souverainisme » englobe deux conceptions de l’économie et de la société. L’une, exprimée par divers mouvements gaullistes ou communistes, veut agir dans la fidélité au programme du CNR. L’autre adhère aux thématiques du libéralisme économique. Marine Le Pen refuse toute augmentation du Smic et demande la baisse des charges dans la ligne des exigences patronales ; Charles Gave, qui a financé Debout la France au début de la campagne pour les européennes, dirige un Institut des libertés qui se présente comme « le navire amiral de la pensée libérale ».

Le « souverainisme » englobe plusieurs conceptions de l’Europe. Les gaullistes font référence à « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » mais il est rare qu’ils aient réactualisé l’idée confédérale. Divers groupes d’extrême-droite cultivent un poutinisme aussi fervent que naïf. Le Rassemblement national plaide pour une Europe des nations qui se traduit concrètement par des alliances plus ou moins bancales avec des populistes xénophobes et libéraux et des extrémistes flamands et estoniens – ceci au mépris d’une politique de l’équilibre européen qui relègue à l’arrière-plan les affinités culturelles et religieuses.

Ces oppositions frontales sur des questions cruciales montrent l’impossibilité d’un rassemblement souverainiste. Restent cependant possible des actions convergentes non-concertées pour bloquer les initiatives adverses – du Non au référendum de 2005 à la campagne contre la privatisation d’Aéroports de Paris. Le souverainisme est aujourd’hui introuvable mais une même conception des enjeux de souveraineté peut présider à des rassemblements patriotiques sur des énoncés précis comme l’a démontré la création en janvier 2019 du Collectif national pour la souveraineté et la justice sociale (4). Le souverainisme restera introuvable tant qu’il n’y aura pas une pensée cohérente de la souveraineté. Jacques Sapir est manifestement en train de l’élaborer sur la base des ouvrages qu’il a déjà publiés. Cela promet de riches débats, déjà bien amorcés (5).

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(1)  Jean-Michel Salgon, Dictionnaire des souverainismes de droite et de gauche, Editions Perspectives libres, 2019.

(2)  Cf. Daniel Cordier, Alias Caracalla, Gallimard, 2009.

(3)  Cf. Philippe André, La Résistance confisquée, Les délégués militaires du général de Gaulle de Londres à la Libération, Perrin, 2013.

(4)  CNSJS : http://cnsjs.fr

(5)   Cf. Bernard Bourdin, Jacques Sapir, Souveraineté, nation, religion – Dilemme ou réconciliation ?  Le Cerf, 2017.