Nous sommes le 6 juin 1944, dans la soirée : au 10 Downing Street, Winston Churchill est suspendu à son poste radio comme quatre ans plus tôt au lendemain de Mers-el-Kebir, anxieux encore une fois de ce que va dire Charles de Gaulle. Ils se sont copieusement invectivés deux jours plus tôt et Churchill, passablement murgé, a explosé lorsque le chef de la France Libre, après qu’on lui ait exposé le plan américain d’administration militaire de la France et l’impression de dollars français, lui a lancé : Et bien allez-y donc, avec votre fausse monnaie ! C’est là que le descendant du Malbrough de nos comptines a lancé son fameux : entre le continent et le grand large, nous choisirons toujours le grand large. Il n’empêche, dans son allocution, de Gaulle rend le plus beau des hommages à ceux qui l’ont accueilli en juin 1940 : « D’immenses moyens d’attaque, c’est-à-dire pour nous de secours, ont commencé à déferler à partir des rivages de la Vieille Angleterre. Devant ce dernier bastion de l’Europe, à l’Ouest, fut arrêtée, naguère, la marée de l’oppression allemande. Il est aujourd’hui la base de départ de l’offensive de la Liberté. » Voilà tout est dit en trois phrases et dans un même élan : Vieille Angleterre, Europe et Liberté.

Mais pas un mot, ce qui s’appelle pas un mot pour les Américains.

Et pourtant à l’occasion du 75ème anniversaire du Débarquement de Normandie, ce sont eux que les Français fêtent encore une fois, et un président américain qui vient piétiner de nouveau les plates-bandes de notre souveraineté mais surtout l’amour-propre de nos cousins britanniques. Le DDay reste pour les Français ce que le Dieu Cargo est pour les iliens du Pacifique sud. Sauf que l’Amérique est un dieu méchant, et que nous ne sommes pas son peuple élu. Les Français devraient avoir compris, être vaccinés après tant d’avanies, tant d’humiliations. Le débordement de haine provoqué par notre refus d’envahir l’Irak en 2003 aurait dû mettre un terme à cette idylle à sens unique. Il n’en a rien été, et voilà qu’encore une fois nos dirigeants font semblant de tomber de l’armoire, quand ils ne sont pas sincères dans leur découverte renouvelée de ce qu’est vraiment l’Amérique.

Bruno Le Maire a ainsi perdu de sa superbe. Rappelez-vous, il n’y a pas six mois il se gargarisait sur sa page Facebook de l’audace d’une Europe qui bravait les Etats-Unis dans le dossier du nucléaire iranien : « L’Europe est à un tournant historique. C’est le moment d’affirmer notre volonté d’une Europe souveraine, de faire bloc et de défendre nos propres intérêts ». Et d’annoncer en fanfare la mise en place d’une chambre de compensation, Instex (Instrument in Support of Trade Exchanges) pour contourner les sanctions américaines. Las, le mécanisme n’est toujours pas opérationnel, Européens et Perses s’en rejetant la responsabilité. Les seconds ne font pas confiance à une valetaille qui s’est égaillée au premier froncement de sourcils de Trump, citons Total, Daimler ou PSA. Nos protestations de résistance n’ont jamais convaincu : serment de moutons de tenir face au loup, écrivait naguère Ardent du Picq.

Le Maire nous annonce d’ailleurs que les pressions américaines sont « fortes, très fortes, très directes sur le sujet ». Il semble découvrir l’Amérique, lui qui fut pourtant au cabinet de Villepin lors de l’affaire irakienne, et semble ne pas avoir compris qu’il ne suffit pas d’être audacieux mais également courageux, surtout lorsqu’on est fusillé du regard, tout au long de son intervention au Conseil de sécurité, par le Rat Pack d’une diplomatie de voyous, Powell-Tenet-Negroponte.

A-t-il au moins compris l’enjeu de cette crise, comme ses déclarations le laissent supposer ? « Ce dispositif n’est pas pour l’Iran mais pour la souveraineté européenne globale, a-t-il encore dit. Nous voulons être souverains et décider librement ». C’est bien vu mais ce n’est pas assez. Car l’Iran n’intéresse pas les Etats-Unis, même pour être agréable à leur commanditaire saoudien, et la perspective d’une guerre dans le Golfe reste faible ; les premiers à trinquer seraient les pétromonarques eux-mêmes, qui verraient en quelques heures leurs usines de dessalement et leurs terminaux pétroliers détruits par les missiles à courte portée iraniens, sans parler du mauvais effet que ferait le débarquement d’un millier de Pasdaran sur le front de mer de Dubaï dès potron-minet, amenés des côtes iraniennes en quelques heures par des canots pneumatiques, indétectables au radar au ras des vagues.

Non, ce n’est pas l’accord nucléaire qui est en jeu, ce n’est pas l’Iran que les Américains veulent mettre à genoux, c’est l’Europe. D’aucuns diront qu’il s’agit de la doctrine Bush, de son avertissement aux Européens au surlendemain du 11 septembre 2001 : si vous n’êtes pas derrière nous, c’est que vous êtes contre nous. Les historiens répondront que l’Amérique n’a jamais eu qu’une seule obsession, l’Europe et la France en particulier, que ces inscriptions sur les chars Abrams envahissant l’Irak résumaient parfaitement : Today Baghdad, tomorrow Paris. Et ce n’était pas une boutade : il n’y a pas de second degré dans le discours américain, il faut le prendre brut de décoffrage.

Aussi, lorsque Le Maire s’indigne du délai de soixante jours que nous donne l’Iran pour tenir nos promesses, claironnant que l’Europe ne céderait pas à un ultimatum, réalise-t-il qu’il se trompe de cible ? Car sa collègue des armées a dû répondre ces jours-ci à un autre ultimatum, un vrai celui-là, et pas de Téhéran. Le 1er mai dernier, deux responsables du Pentagone ont dénoncé le Fonds européen de la Défense qui doit financer l’innovation technologique et les projets de coopération dans le domaine militaire, mais qui exclut toute filiale d’une entité installée hors de l’UE. Pour le Pentagone, ces dispositions « ne nuiraient pas seulement aux relations constructives entre l’OTAN et l’UE que nous avons nouées au cours des dernières années, mais pourraient aussi ramener aux discussions parfois conflictuelles sur la défense européenne d’il y a quinze ans ». A cette lettre était jointe une seconde, signée de Gordan Sondland, ambassadeur des États-Unis auprès de l’UE, exigeant une réponse avant le lundi 10 juin (soit au lendemain de la visite de Trump sur les plages normandes du DDay) sous peine d’actions réciproques – mots diplomatiques pour sanctions.

Que vont faire nos moutons face au loup ? Rien. L’affaire Huawei sonne comme un avertissement – quoique là encore, la Chine ne soit certainement pas la cible principale de l’Amérique. L’intrication est telle entre les armées européennes et leur suzerain d’outre-Atlantique, la guerre des normes gagnée par les Américains a mis l’Europe dans un tel état de dépendance technologique, l’idée d’un monde univoque, global et interconnecté, devenu le seul credo des classes dirigeantes, nous place dans un tel état de soumission idéologique, que seule la rupture d’avec notre puissant allié nous permettra de survivre. Le reste n’est que rhétorique et bricolage. Mais comment croire que nos gouvernements en seront capables, quand bien même ils prétendent s’affranchir de cette tutelle, alors qu’ils n’ont pas été fichus, en vingt ans, de faire de l’Euro une monnaie mondiale concurrente du Dollar ?

Il ne s’agira pas simplement de sortir de telle ou telle structure intégrée, comme de claquer la porte de l’OTAN, mais de se dégager de son emprise, de retrouver notre souveraineté dans les normes technologiques et la règle de droit, dans les industries au prix sans doute de quelques nationalisations, et surtout – le plus difficile – de retrouver un mode de pensée libre qui ne soit ni celui du management ni celui de l’économie libérale. En un mot revenir peut-être au temps du grand basculement, lorsqu’il y a deux cent cinquante ans un roi de France fit cadeau aux colons anglo-américains des Treize colonies d’une indépendance qu’ils étaient bien incapables d’obtenir seuls sans nos canons et nos vaisseaux. L’heure est venue de réparer cette erreur.

Jean-Philippe IMMARIGEON

Co-responsable Défense de « République souveraine »