Les inquisiteurs ne se trouvent pas seulement au sein de la Gauche dite radicale. La droite a toujours fourni son lot et j’en veux pour preuve l’article que Maurice Szafran a récemment publié (1). Lorsqu’il dirigeait « Marianne », ce personnage avait fulminé contre Philippe Cohen et Pierre Péan, qui venaient de publier une biographie de Jean-Marie Le Pen. Les deux auteurs étaient accusés de « réhabiliter » le chef du Front national, qui pourtant leur intenta un procès, et Philippe Cohen fut contraint de quitter « Marianne » (2).

Devenu éditorialiste à « Challenges », organe du capitalisme branché, Maurice Szafran reprend d’une plume acerbe les attaques déjà publiées contre Jacques Sapir puis fustige le blogueur de RussEurop pour une référence au Conseil national de la Résistance : il aurait commis « un péché contre l’esprit et contre les libérateurs » ! Voilà qui ressemble à un coup de grâce, après la salve du peloton d’exécution. C’est surtout une figure de style fort indécente car « Challenges » fait partie des publications qui militent pour la destruction de l’œuvre accomplie à la Libération mais j’en profite pour dire ce que je pense des appels réitérés à la reconstitution du Conseil national de la Résistance et des invocations rituelles dont il fait l’objet.

Amis, compagnons, camarades, laissons le CNR là où il est : dans notre mémoire nationale, dans l’histoire de la France combattante et de la France libérée. Les membres du CNR sont des hommes traqués qui ont pour premier point de leur programme la lutte armée contre les Allemands et les traîtres de Vichy. Par bonheur, il n’y a pas aujourd’hui d’insurrection militaire à mener. Les adversaires de Bruxelles, Berlin et Washington sont engagés dans une lutte politique qui exige la création d’une organisation capable d’obtenir à terme une victoire électorale décisive. C’est pourquoi la formule du « Front de libération nationale » me paraît préférable à toutes les fictions héroïsantes : il s’agit en effet de se libérer pacifiquement de la domination allemande et des gouvernements oligarchiques par une action inter-nationale qui n’exclut pas le concours de diverses fractions de la population allemande.

J’ajoute que les bien-pensants qui voudraient faire du CNR le modèle parfait de la lutte contre le fascisme et le nazisme auraient intérêt à relire l’histoire : la Résistance est d’abord un mouvement patriotique contre l’Allemagne, parce que les troupes allemandes occupent le territoire national. Pour reprendre le mot de l’époque, on tue du Boche, qu’il appartienne ou non à la Waffen SS. L’intègre et très délicat Maurice Szafran ferait bien de se méfier lorsqu’il manipule ses images historiques : le CNR, c’est aussi un organisme qui accepte en son sein les représentants d’un parti totalitaire, qui vénère Staline, chef d’une Armée rouge en pleine progression. Or le Front national n’est totalitaire ni dans son organisation, ni dans ses ambitions : voilà qui devrait poser problème à Maurice Szafran et l’inciter à plus de prudence lorsqu’il invoque le CNR.

Prudence en effet : le legs du CNR est le bien commun de tous les Français et c’est avec précaution que l’on peut y chercher exemple. En 1944, la Résistance a pour premier objectif politique « d’établir le gouvernement provisoire de la République formé par le général de Gaulle pour défendre l’indépendance politique et économique de la nation, rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle ». Cela signifie que le CNR se place sous l’égide d’un chef de gouvernement et d’un gouvernement légitimés par la lutte de libération nationale. Les adversaires de Berlin, Bruxelles et Washington n’ont pas de chef légitime et la seule idée-force qu’ils peuvent retenir des années de guerre est celle – gaullienne – du rassemblement national.

D’où un problème qui ne se pose pas seulement à Szafran et aux szafranistes de tous bords : puisque le rassemblement national s’étendait aux communistes pendant la Résistance et après la Libération, alors qu’ils étaient totalitaires, pourquoi ne pas souhaiter que le parti de Marine Le Pen participe à un front de libération nationale réunissant tous les souverainistes, puisque le Front national n’est pas un parti totalitaire?  Ma réponse tient en trois thèses destinées à nourrir la discussion :

1/ Le souverainisme est un mot-valise qui recouvre deux mouvements antinomiques : le nationalisme, idéologie de la clôture impliquant une logique de l’exclusion ; le patriotisme qui conçoit et vit l’appartenance nationale dans l’ouverture. Le seul point faible de la position de Jacques Sapir, c’est de faire du souverainisme un concept potentiellement rassembleur (3).

2/ Il a été possible de s’entendre avec les communistes pendant la guerre parce que chez eux le patriotisme l’emportait, en France comme en Union soviétique, sur l’idéologie. De plus, le Parti communiste français ne pouvait ni ne voulait prendre le pouvoir en raison des rapports de force nationaux et internationaux et, comme la suite des événements l’a montré, le risque de guerre civile s’en trouvait écarté. La situation aurait été différente si le général de Gaulle n’avait pas rassemblé tous les mouvements de la Résistance.

3/ L’hostilité frontiste à l’euro est inscrite dans une vision nationaliste clairement affirmée par la volonté d’abolir le droit du sol. Tantôt implicite, tantôt explicite, la propagande xénophobe porte en elle le risque d’une guerre civile alimentée par des fantasmes ethniques. Une adhésion sans réserve du Front national à la conception française de la nationalité montrerait qu’il passe du nationalisme au patriotisme et pourrait alors ouvrir de nouvelles perspectives. Je n’oublie pas les hypothèses évoquées dans la précédente chronique mais j’estime que Marine Le Pen choisira le maintien d’un discours protestataire contre tous et contre tout afin d’additionner le maximum d’électeurs (4). Le Front national progresse et va progresser – dans l’impasse et au risque de la violence. Un Front de libération nationale ouvrirait une nouvelle voie.

Une remarque en guise de conclusion provisoire. La Gauche adore dénoncer celui qui « fait le jeu » de l’Ennemi. Ainsi Jacques Sapir accusé, sur la base d’un montage de textes, de faire le jeu du Front national. Ceci au moment où « Libération » publie un article inspiré par le racialisme étatsunien. Titre : « Les Blancs, une majorité invisible ». Argument : « A l’inverse des minorités visibles discriminées selon la couleur de peau, les Blancs jouissent en toute insouciance d’un statut privilégié. » Qui fait le jeu du Front national ? Est-ce Jacques Sapir, un chercheur qui avance une hypothèse sur une évolution possible ? Ou bien le journal de la Gauche parfaitement bien-pensante qui favorise, par snobisme américanophile, une vision ethniciste de la société ?

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(1)    http://www.challenges.fr/politique/20150826.CHA8724/quand-un-economiste-souverainiste-de-gauche-drague-le-front-national.html

(2)    http://www.bertrand-renouvin.fr/deuil-philippe-cohen-toujours-exemplaire/

(3)    Cf. mon argumentation : http://www.bertrand-renouvin.fr/frederic-lordon-jacques-sapir-et-lembrouille-souverainiste-chronique-83/

(4)    Cf. sur ce blog mes trois lettres à Marine Le Pen.