Dans d’autres chapitres de son livre, Jacques Sapir fournit toutes les armes – critique des organes de l’Union européenne, théorie des circonstances exceptionnelles – qui permettront de déclencher face à Bruxelles et Berlin une crise salutaire. Je ne reprends pas ici ces éléments décisifs – ils nourriront au fil de l’actualité d’autres chroniques – car je voudrais aujourd’hui pointer ce qui, à mon avis, donne matière à débat.

D’abord la référence au « souverainisme ». Jacques Sapir lui donne un contenu légitimiste, démocratique et républicain. J’espère, mais je doute fortement, qu’il parviendra à substituer son propre concept à l’acception courante du mot, qui mêle les deux affirmations antinomiques du patriotisme et du nationalisme (1).

Ensuite Carl Schmitt. Je suis mauvais juge car j’ai toujours contourné le juriste allemand, en dépit des injonctions amicales de deux spécialistes de son œuvre. Il est vrai qu’un royaliste n’a pas besoin de lui pour penser le légal et le légitime mais je reconnais volontiers que le détour par Schmitt peut être pertinent. Beaucoup de lecteurs de Jacques Sapir apprécieront son double mouvement de reprise et d’opposition qui permet de dégager la notion d’ordre démocratique : à l’opposé du modèle schmittien (page 217), le schéma des formes d’articulation des types de légitimité (page 276) est tout à fait stimulant. Je m’inquiète cependant de la récupération par Jacques Sapir du schéma schmittien Ami-Ennemi, dans son analyse critique du livre que Christophe Barret a consacré à Podemos (2) et je conteste l’analyse faite en ces termes : « La lutte contre des élites largement gagnées par la compradorisation, ou contre une bourgeoisie ouvertement compradore, relève de l’espace du politique, au sens où c’est bien d’une lutte antagoniste, d’un conflit irrémédiable entre ami/ennemi qu’il s’agit. Mais, l’organisation du cadre dans lequel s’organise la compétition pour la prééminence dans le camp des adversaires à ces élites compradorisées relève, quant à elle, de la logique agonistique, c’est-à-dire d’un conflit entre adversaires mais non entre ennemis. On comprend immédiatement l’importance de l’articulation entre ce qui relève de l’antagonisme et ce qui relève de l’agonisme. C’est l’une des questions clefs de la lutte politique pour la démocratie. »

Le concept de « compradorisation » mérite un examen attentif mais la construction d’un couple ami-ennemi est selon moi incompatible avec le souci de l’unité nationale. Déjà, la conception française et européenne de la guerre fait de l’ennemi une force à vaincre en vue de la paix – non l’incarnation d’un Mal à éradiquer. Dans la nation, la lutte entre l’Ami et l’Ennemi s’appelle la guerre civile, qui est une guerre d’extermination pour motifs religieux, idéologiques ou ethniques parce que la différence de l’autre est essentialisée. La lutte contre les élites qui constituent l’oligarchie n’est pas un « conflit irrémédiable » aboutissant à l’élimination physique d’une classe ou d’un groupe social. A l’appui de mon affirmation, je veux évoquer le combat mené de 1940 à 1944, pendant lequel on observe de justes mesures dans l’usage de la violence : élimination physique des nazis, victoire sur l’armée allemande suivie d’une réconciliation, arrestation et jugement des traîtres français au cours d’une révolution qui a entraîné le renouvellement (trop) partiel des élites françaises. J’ajoute que le « parti des politiques » qui a permis de sortir des guerres de religion – Jacques Sapir est l’un de ses héritiers – s’est constitué dans le dépassement de la logique fratricide de l’Ami et de l’Ennemi.

La dernière question que je veux soulever est infiniment plus complexe et mes modestes remarques n’ont d’autre objectif que de prolonger et d’intensifier un débat déjà amorcé (3). La question est celle des relations entre le pouvoir temporel et l’autorité spirituelle. Comme mes camarades de la Nouvelle Action royaliste, je tiens ma doctrine de la laïcité de l’enseignement d’Emile Poulat (4) et nous n’avons jamais été pris en faute sur ce sujet. Lecteur de Blaise Pascal, plus que de Jean Bodin, je tiens à la distinction des ordres et je me souviens avoir évoqué très favorablement l’attentat d’Anagni (5) au cours d’une conversation avec François Mitterrand. Je souscris donc à la plupart des réflexions de Jacques Sapir sur la laïcité mais je m’interroge sur la radicalité de certaines formulations :

« Il ne peut y avoir de peuple, base à la construction politique de la souveraineté populaire, sans la laïcité qui renvoie à la sphère privée des divergences sur lesquelles il ne peut y avoir de discussion ». (page 27). L’impératif laïc est rigoureux si l’on précise que ces « divergences » portent sur l’acte de foi du croyant tel qu’il est formulé par les trois religions monothéistes. Mais ces trois religions ont développé des pensées théologiques et philosophiques qu’il me paraît difficile de placer sur le rayon des idéologies modernes. Qu’importe, rétorquera Jacques Sapir, qui plaide pour la relégation : « La souveraineté ne découle pas d’un ordre préétabli. Elle n’existe pas comme le produit d’une religion ou d’une soi-disant nature humaine. Ce qui impose son existence, c’est bien la reconnaissance d’une communauté d’intérêts primordiaux au-delà des conflits engendrés par les intérêts individuels » (page153). Mais si ! Notre conception de la souveraineté découle d’une religion, et même de deux ! La monarchie royale qui m’est chère trouve son origine dans la pensée juive du politique et la laïcité n’est pas concevable sans le christianisme…

Certes, Jacques Sapir n’ignore rien de l’influence majeure des pensées juive et chrétienne mais il approuve Jean Bodin d’avoir théorisé « l’obligation d’évacuer le fondement divin du pouvoir puis de l’ensemble de la vie sociale » (page 108). Certes, nous pouvons penser que nous avons ôté au pouvoir son fondement divin mais pouvons-nous l’évacuer de la vie sociale ? J’en doute. N’oublions pas que dans la pensée chrétienne le pouvoir est accordé par permission divine sans que celle-ci exclue le consentement populaire : omnis potestas a deo sed per populum. Et si la référence divine a disparu dans la France moderne, le « fondement divin » me paraît marquer encore très fortement notre vie sociale. Athées ou croyants, nous continuons de raisonner selon une philosophie implicite de la transcendance qui a provoqué maints « retours du refoulé » religieux – y compris pendant la Révolution française (6). Et s’il est vrai que nous continuons de penser avec Platon et Aristote, comment renvoyer à la sphère privée Emmanuel Levinas et Jean-Luc Marion, l’un juif, l’autre catholique ? La philosophie matérialiste et réaliste de Jacques Sapir (7) convient sans doute à plusieurs de mes camarades de la Nouvelle Action royaliste et à bien d’autres Français. Mais sa remarquable cohérence ne permet pas de répondre aux questions d’éthique et de morale – par exemple lorsqu’il s’agit de légiférer sur la médecine. Il faut bien convoquer le catholique Pascal, le protestant Kant et écouter ce que disent les autorités juives, catholiques et musulmanes.

Allons un peu plus loin. Dans une société travaillée par le nihilisme, la quête spirituelle est vive. J’observe que les autorités juives, chrétiennes et musulmanes sont aujourd’hui des facteurs importants de paix civile face aux provocations djihadistes et aux propagandistes de la guerre des civilisations. Jacques Sapir ne contestera pas ce point, lui qui écrit que la distinction des domaines politique et religieux n’exclut pas la coopération. Mais admettra-t-il que les trois religions monothéistes offrent des ouvertures sur l’universel qui peuvent permettre, entre croyants et incroyants, des dialogues publics et féconds ? Je crains que non. Jacques Sapir concède une place dans la société aux traditions religieuses mais affirme (page 152) que « c’est bien dans une exclusion de la place publique des revendications religieuses et identitaires que pourra se construire la paix civile. » Et d’ajouter que « le registre du religieux […] est désormais un piège pour qui veut construire du social, et donc du vivre-ensemble. » S’il faut effectivement exclure les revendications religieuses et identitaires du domaine public, on ne saurait réduire les diverses institutions religieuses à un syndicat revendicatif de défense des intérêts religieux ! Toute société humaine repose sur un système de médiations. Plus le système est complexe, plus la société a des chances d’assumer paisiblement ses conflits. Les médiations politiques ne sauraient exclure les médiations spirituelles. Je propose un projet politique, la monarchie royale, qui se situe dans le cadre de la République laïque. Il ne m’appartient pas de dire comment pourraient se nouer ou se renforcer les liens entre les médiations spirituelles et temporelles. La parole est aux philosophes et aux théologiens. Cela dit, je me retrouve pleinement avec Jacques Sapir lorsqu’il cite Henri IV : « Il n’y a d’irrémédiable que la perte de l’Etat ». Le premier point de notre programme commun, c’est bien le salut de l’Etat.

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(1)  Cf. sur ce blog : http://www.bertrand-renouvin.fr/frederic-lordon-jacques-sapir-et-lembrouille-souverainiste-chronique-83/

(2)  Cf. l’article de Jacques Sapir sur Podemos et le populisme http://russeurope.hypotheses.org/4596

(3)  Cf. le débat entre Jacques Sapir et Gérard Leclerc : “Quelle souveraineté pour la France”, Le Figaro magazine, 8 janvier 2016.

(4) Cf. Emile Poulat, Notre laïcité ou les religions dans l’espace public, DDB, 2014.

(5)  En septembre 1303, une forte troupe commandée par Guillaume de Nogaret investit la ville d’Anagni et pénètre dans le palais pontifical afin de notifier à Boniface VIII une assignation à comparaître devant le concile œcuménique que le roi de France a décidé de réunir à Lyon en vue de la déposition du pape.

(6)  Cf. Lucien Jaume, Le religieux et le politique dans la Révolution française. L’idée de régénération, Collection Léviathan, PUF, 2015.

(7)  « L’ordre démocratique se veut et se définit comme une conception à la fois matérialiste (au sens où elle n’implique pour sa définition ou sa compréhension aucune référence religieuse et n’ont donc pas contradictoire avec aucune des religions professées par les citoyens et réaliste de l’organisation des sociétés. » Jacques Sapir, op. cit. page 214.