« Souveraineté, démocratie, laïcité » : le livre que Jacques Sapir vient de publier (Michalon, 2016) mérite une lecture très attentive en raison des éclaircissements qu’il apporte et des débats qu’il ouvre.

La classe dirigeante qui patauge dans l’idéologie ultralibérale a horreur de la théorie, associée à l’intellectualisme, à l’abstraction qui éloigne des réalités du terrain. C’est oublier la leçon de Kant : pas de bons résultats pratiques sans une théorie aussi juste que possible. Il faut faire le détour par l’abstrait pour agir concrètement – faire des mathématiques pour envoyer une fusée sur la lune.

Ce lien entre la théorie et la pratique n’est pas moins indispensable en politique. La capitulation de Syriza en Grèce et le demi-échec de Podemos en Espagne sont d’abord la conséquence d’une théorisation partielle ou erronée conduisant à des faiblesses stratégiques – faute de claire compréhension des enjeux. En France, les bévues des dirigeants de la gauche anti-austéritaire privent d’innombrables citoyens de la perspective d’une conquête du pouvoir en vue d’un changement radical de politique. La vaste mouvance qu’on appelle « nationale-républicaine » ou « souverainiste » attend la personnalité qui saura la rassembler selon des objectifs hiérarchisés. Cette attente n’est pas inactive. De nombreux économistes hétérodoxes sont mobilisés contre l’idéologie du marché. La philosophie de la République s’est réaffirmée à la fin du siècle dernier et diverses écoles ont sérieusement repensé la Nation…

Dans ces beaux chantiers de la reconstruction, Jacques Sapir est en train de prendre une position prééminente qui lui vaut de nombreux ennemis à Paris… et le soutien des millions de lecteurs de son carnet RussEurop. Cette position prééminente est le fruit d’un travail acharné qui lui a permis de présenter une critique radicale des discours normalisateurs sur le marché, la mondialisation et le fédéralisme européen dans la perspective d’un retour à l’économie politique et à la politique économique. Cette perspective a été tracée par Jacques Sapir selon des expériences précises – plus particulièrement la transition russe et le redressement entrepris depuis l’arrivée d’Evgueni Primakov – qui ont enrichi sa réflexion théorique. De la critique de la « construction européenne » et de l’expérience de l’échec de la zone euro, Jacques Sapir a tiré une stratégie de salut public : la destruction de la zone euro en vue de la relance d’une politique économique et sociale adaptée aux caractéristiques de chaque nation (1).

A la théorie économique, à la projection stratégique, s’ajoute maintenant une théorie politique centrée sur la souveraineté (2). Ces trois aspects de la pensée de Jacques Sapir forment un ensemble cohérent. Cohérence remarquable et même redoutable pour qui veut en rendre compte car il faut brasser maintes pensées et plusieurs siècles pour bien suivre le cheminement d’une réflexion qui peut accueillir apports et prolongements. Bien entendu, la souveraineté peut se dire de plusieurs manières et diverses philosophies permettent d’en affermir le concept. D’ordinaire, le milieu politique envisage la souveraineté en fonction de ce qui a été élaboré pendant et après la Révolution française. Jacques Sapir s’installe quant à lui dans l’histoire longue de la souveraineté, sans en faire une idée exclusive. Comme le titre de son livre l’indique, la souveraineté est pensée dans sa relation avec la démocratie dans le cadre d’une République nécessairement et rigoureusement laïque.

Mon ambition, dans la présente note, n’est pas de comparer des itinéraires intellectuels – celui de la NAR et celui de Jacques Sapir – et de proposer une confrontation, mais de présenter une œuvre qui permet le réarmement intellectuel et politique des citoyens confrontés à une crise totale. L’insécurité sociale, l’insécurité culturelle et l’insécurité physique depuis les récentes attaques « djihadistes » exigent une réponse générale qui doit être élaborée en fonction de deux constats :

- l’état de violence, la « guerre de tous contre tous » sous prétexte de concurrence et de compétitivité ;

- l’effondrement des perspectives tracées après la chute du Mur de Berlin : ordre mondial régi par les Etats-Unis, « mondialisation heureuse », « intégration  européenne ».

Depuis un quart de siècle, la réponse des partis et mouvements souverainistes est sommaire, voire démagogique : il suffirait de rétablir la souveraineté de la nation et de rétablir nos frontières pour que la situation soit à nouveau maîtrisée – cette maîtrise portant avant tout sur l’immigration. De même que le nationalisme caricature la nation, le souverainisme partisan ignore la théorie générale de la souveraineté. Et le Front national, qui récupère depuis des années des textes de Jacques Sapir, gagnerait en sérieux et en prudence si ses dirigeants étudiaient attentivement l’œuvre d’un auteur qui se déclare souverainiste mais qui charge le terme d’un contenu étranger aux phobies frontistes.

Du pouvoir souverain

La souveraineté n’est pas une idée abstraite qu’on pourrait facilement remplacer par un autre concept placé dans un quelconque « espace » post-national ou post-impérial. Parce que l’homme est un animal politique, la souveraineté repose sur un tissu plus ou moins vaste de relations sociales et donne corps à un peuple de sujets plus ou moins libres ou de citoyens. Ces relations sociales ne se déploient pas dans un espace indéterminé mais sur un territoire délimité – ce que nous savons depuis les Grecs qui ont beaucoup réfléchi sur la limite (péras) et l’illimité (apeiron). Le pouvoir souverain est situé en un lieu – qu’il s’agisse du souverain classique qui est dans son palais, au sommet de la hiérarchie politique ou qu’il s’agisse du peuple souverain qui fait ses choix dans des circonscriptions électorales. Les différentes manières d’exercer la souveraineté impliquent toutes l’existence de frontières à l’intérieur desquelles se développent la dialectique du pouvoir et du peuple. Comme le souligne Jacques Sapir à partir des observations qui précèdent, l’Union européenne n’a pas engendré un pouvoir souverain ni été engendrée par un pouvoir souverain parce qu’il n’y a pas de peuple européen. Quant aux frontières de l’Union européenne, elles varient au gré des accords (Schengen) et dans leur définition la plus large, elles ne sont qu’une addition de frontières étatiques.

Les collectivités politiques (3) rassemblées sur un territoire délimité ne sont pas angéliques. Elles sont agitées de conflits plus ou moins violents entre les personnes, les groupes et les diverses communautés. Contre les visions unanimistes, Jacques Sapir prend acte de l’hétérogénéité sociale et de la décentralisation économique, qui implique une « incertitude radicale » dans la vie sociale et économique. Les économistes néoclassiques (« libéraux ») ont cherché à nier cette incertitude en établissant un modèle de choix rationnels effectués par les agents économiques en fonction des prix. Ces calculs seraient faits afin de maximiser les avantages individuels. Comme si les hommes étaient des automates intégrant les informations et effectuant des calculs à la vitesse des ordinateurs dans un but égoïste ! C’est faire fi des différents types de rationalité et de l’infinité des désirs… qui nous renvoient à l’incertitude.

Nul ne peut, cependant, s’en tenir au constat de l’incertitude radicale car celle-ci conduit à l’attente indéfinie et paralysante. Il va sans dire que chacun peut faire ses choix personnels. Mais la prise de risque est maximale s’ils sont effectués dans une situation de chaos – celle de la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique, celle de l’Albanie en 1997 après l’effondrement des pyramides de crédit. Dans ces situations d’anarchie, les liens sociaux se relâchent ou disparaissent et les contrats passés entre les entreprises sont d’une fragilité extrême faute de juges pour les garantir et de policiers pour les faire respecter. C’est alors que les puissances mafieuses imposent par la violence, leurs propres normes et maximisent leurs profits au détriment des citoyens. A juste titre, Jacques Sapir affirme que le pouvoir souverain ne peut être effectif sans les institutions politiques qui organisent la société. On ne peut cependant se contenter d’une mise en ordre institutionnelle car ce serait accepter qu’une tyrannie garantisse la fin du chaos par l’asservissement généralisé. Pour répondre à l’exigence commune de justice et de liberté, il faut que ces institutions soient légitimes.

(à suivre)

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(1)    On trouvera sur ce blog la présentation de plusieurs ouvrages de Jacques Sapir.

(2)    Jacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité, Michalon, 2016.

(3)    Il semble pertinent de distinguer la collectivité politique, définie comme ensemble d’hommes libres et de citoyens, de la communauté fondée sur l’adhésion à une croyance politique ou religieuse. La collectivité fonctionne selon la dialectique de l’unité et de la diversité, la communauté sur la dialectique de l’identité et de la différence.

(4)    « Les économies que l’on appelle de marché sont en réalité des économies décentralisées, c’est-à-dire des systèmes où des actions initiées séparément ex ante doivent trouver des formes de cohérence globale ex post. » Jacques Sapir, Les trois noirs de la science économique, Albin Michel, 2 000. Page 266.