De livre en livre, de règne en règne, Jean-Christian Petitfils s’est acheminé vers cette « Histoire de la France » (1) qui ose se présenter comme notre roman national. Un roman vrai, résolument politique, qui apporte une réponse à la crise d’identité vécue par de nombreux Français en leur proposant une définition de la France sur laquelle nous pouvons nous rassembler pour reprendre l’aventure collective.

Les Français forment un peuple éminemment politique et la crise d’identité qu’ils vivent depuis le milieu des années quatre-vingt résulte autant des faits que des représentations politiques – celles qui leur sont propres et celles qui leur sont imposées. Parmi tous les facteurs de crise identitaire qu’il recense, Jean-Christian Petitfils en retient trois particulièrement dangereux :

Le multiculturalisme conduit à la fragmentation du territoire national en groupes ethnoculturels sur le modèle des communautarismes étatsunien et britannique. Contre l’histoire de France, les communautarismes font valoir une aventure singulière, doloriste, parfois racialisante.

Le déclinisme est une « maladie du renoncement » d’autant plus grave qu’elle s’inscrit dans la « désespérance postmoderne » pour théoriser un épuisement de la collectivité nationale et un dépassement des Etats nationaux par « l’Europe » et la mondialisation.

Le déni de l’histoire nationale se manifeste par le discours obsédant de la repentance exigée de la France et des Français. Ce déni s’exprime dans des travaux à prétention scientifique qui privilégient les interactions mondiales au détriment de l’histoire des Etats nationaux, en écho à l’idéologie de la globalisation et à l’utopie de la connectivité généralisée.

Le multiculturalisme, le déclinisme et le déni historiographique ont pour cible commune le roman national, défini comme récit nationaliste et impérialiste, grandiloquent et quasi-mystique qui aurait été fabriqué par les historiens au début de la IIIème République. Tel est le discours dominant, celui de Patrick Boucheron, de Nicolas Offenstadt, que reprennent les pédagogues ministériels et qui se retrouve dans les manuels scolaires. Jean-Christian Petitfils s’oppose résolument à cette vision, qui se prétend lucide alors qu’elle épouse fidèlement la société des individus, qui nie la temporalité historique dans l’émotivité, la moraline et le culte de l’instant. Contre l’amnésie collective, il faut plus qu’un froid récit analytique. Jean-Christian Petitfils cite Marc Bloch – le sacre de Reims et la fête de la Fédération – et Régis Debray pour qui l’histoire, c’est « ce qui me met les larmes aux yeux, point final ».

Bien entendu, le roman national n’est pas à placer sur le rayon des contes et des légendes. C’est un roman vrai et Jean-Christian Petitfils mobilise une vie de recherches pour nous raconter une histoire qu’il fait remonter à la bataille de Fontenoy du 25 juin 841 – elle sépare la Francia occidentalis du reste de l’empire carolingien dont le démembrement est entériné par le traité de Verdun du 10 août 843. Cette première esquisse commence à prendre forme avec les premiers Capétiens, rois fondateurs d’un royaume qui engendrera la nation moderne. Il faut plus de mille pages pour présenter cette histoire – pour nous la rendre présente de telle manière que chacun, qu’il soit féru d’histoire ou novice en la matière, puisse y trouver précisions et éclaircissements.

Il ne suffit pas d’apprendre ou de réapprendre l’histoire de la France, ni même de comprendre les logiques étatiques, les dynamiques populaires et la dialectique européenne des empires et des nations. Il faut parvenir à une intelligence de cette histoire afin de répondre de manière pertinente à la lancinante question de l’identité. Pour savoir qui nous sommes, nous autres Français, il faut pouvoir dire ce qu’il en est de la France. Trop souvent, cette définition se réduit à la glorification d’un régime politique et à la célébration de quelques Grands hommes. Mais l’évocation plus ou moins lyrique du royaume des lys ou de la France de Jean Jaurès ne mobilise que des imaginaires partiels et souvent partisans qui coupent l’histoire en morceaux : rien avant 1789, ou rien après ! Jean-Christian Petitfils n’a pas écrit une histoire idéologique de la France : c’est l’ensemble de notre passé qui lui permet de dégager les cinq traits constitutifs de notre collectivité politique.

La France, c’est « un Etat-nation souverain et centralisé ». La France a été constituée par l’Etat, qui rassemble et unifie selon le principe de souveraineté. Cette caractéristique surplombe les époques, les régimes politiques et les structures religieuses. Esquissé puis affirmé par les Capétiens, l’Etat se renforce et se modernise après la Révolution française, par laquelle s’accomplit le passage du royaume de France à la nation française. L’histoire de l’Etat est l’histoire d’une centralisation croissante et bénéfique, qui défait les puissances féodales, les justices seigneuriales et résorbe les tendances centrifuges. Jean-Christian Petitfils rappelle que l’Etat national forme le cadre politique général qui permet la démocratie.

La France, c’est « un Etat de justice au service du bien commun ». Saint Louis sous son chêne incarne dans l’imaginaire national l’Etat de justice, qui implique dans le christianisme, la protection des faibles. Justice faillible et protection imparfaite mais « l’idée d’un pouvoir arbitral, d’un Etat impartial, d’une res publica soucieuse de la solidarité nationale a joué un rôle capital dans notre histoire ». Des œuvres charitables à l’Etat social édifié à la Libération, il y a continuité dans le souci. L’Etat reprend aux institutions religieuses et aux initiatives privées un projet de protection qu’il généralise et rationalise dans une perspective de juste répartition du revenu national. En France, l’idée du bien commun transcende les droits des individus grâce à la médiation de l’Etat, qui se définit comme institution au service de la nation.

La France, c’est « un Etat laïque aux racines chrétiennes ». La laïcité n’a pas pu se concevoir sans la distinction que le christianisme établit entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Elle est également le produit spécifique de l’histoire de France : conflit entre l’Etat royal et la papauté, gallicanisme affirmé par la Pragmatique sanction de 1438 et confirmé par le Concordat de Bologne de 1516, Constitution civile du clergé, Concordat de Paris en 1801, avant la Séparation de 1905 qui est une loi de rupture et de continuité dans la logique de la souveraineté étatique. Il y a une origine judéo-chrétienne de la France qui se prolonge dans la sacralité de l’Etat royal, une culture chrétienne qui se manifeste dans la littérature, dans l’art et dans le paysage français et qui demeure aujourd’hui en dépit de la dé-catholicisation de la société.

La France, c’est « un Etat marqué par des valeurs universelles ». Le christianisme proclame l’égale dignité des hommes devant Dieu, l’Eglise catholique porte en elle un message universel (Kato lou) de justice et de liberté et si la modernité européenne conçoit l’universalisme de différentes manières, notre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen forme un corps de principes qui sera placé après 1958 au sommet de l’édifice constitutionnel. La rupture révolutionnaire, qui accomplit la très vieille promesse égalitaire et qui institue la souveraineté nationale, n’anéantit pas le passé. La langue française est aussi bien servie par Blaise Pascal que par Robespierre et l’Ecole de la République a enseigné La Fontaine et Chateaubriand autant que Victor Hugo… Le lien que nous avons noué avec nos philosophes, nos écrivains et nos poètes n’a jamais été détruit par nos guerres civiles et par nos disputes idéologiques.

La France, c’est « un Etat multiethnique mais assimilateur ». Jean-Christian Petitfils rappelle une vérité plus que jamais bonne à dire : « Il n’y a pas d’ethnie ni de race française ». La France a toujours été un mélange de peuples qui ont peu à peu assimilé sa culture jusqu’à épouser son histoire et ses conflits. L’intégration ne s’est pas accomplie sans brutalité, sous la monarchie comme sous nos républiques mais l’assimilation n’a jamais été faite dans une volonté d’éradiquer toute différence. Au contraire, la liberté de pensée est un principe sacré, qui implique la liberté de pratiquer le culte de son choix. Le respect de l’ordre public est la condition première de ces libertés – sans quoi elles s’entredétruiraient. Et les identités, tant religieuses que régionales, ne peuvent être paisiblement vécues hors du cadre unitaire, tant il est vrai que l’unité nationale donne sens aux expressions de la diversité.

Les menaces qui pèsent sur les cinq éléments constitutifs de la nation française nous obligent à réaffirmer plus clairement que jamais nos principes fondamentaux. Il ne s’agit pas de se figer dans l’ordre juridique, ni de s’enfermer dans le patrimoine historique. Une identité collective est toujours en projet. Le retour sur le passé commun doit se faire en direction du monde qui vient. L’histoire vivante de la France, telle que la raconte Jean-Christian Petitfils, donne envie de faire l’histoire – de prolonger le roman national aussi longtemps que possible.  « Vieille France, accablée d’Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin, mais redressée de siècle en siècle par le génie du renouveau » (2).

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(1)    Jean-Christian Petitfils, Histoire de la France, le vrai roman national, Fayard, 2018. Sauf indications contraires, toutes les citations sont tirées de cet ouvrage.

(2)    Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, Tome III.

Article publié dans le numéro 1149 de « Royaliste » – 2018