Longtemps directeur de La Documentation française et conseiller d’Etat, Jean-Louis Crémieux-Brilhac n’a cessé de s’interroger sur les raisons de « l’étrange défaite » de 1940, qu’il a vécue comme aspirant. Au terme de sept années de recherches, il a publié « Les Français de l’An 40 » (deux volumes aux éditions Gallimard) qui constituent une référence capitale sur cette période et dont il a bien voulu nous présenter les principaux éléments.

 

Royaliste : Quels sont les principaux axes de votre recherche ?

Jean-Louis Crémieux-Brilhac : Le livre est composé de quatre parties ; histoire politique et parlementaire, opinion publique, question de l’armement, aspects militaires. L’ensemble est axé sur les comportements français : j’ai voulu essayer de mettre en rapport les comportements et les états d’esprit et expliquer les uns par les autres. Mes sources se trouvent, pour une grande part, dans la somme considérable de renseignements accumulés par le gouvernement. Outre les rapports traditionnels des préfets et des R.G., il faisait ouvrir des centaines de milliers de lettres par semaine, interceptait des milliers de conversations téléphoniques, recueillait les rapports des policiers installés dans les usines, des ingénieurs de l’armement etc. C’est de cette matière première que je suis parti.

Royaliste : Est-il vrai que la France était décomposée, décadente, paralysée et de ce fait vouée au désastre comme Vichy l’a soutenu ?

Jean-Louis Crémieux-Brilhac : Il y a deux aspects dans cette question : faut-il admettre que le fonctionnement du régime politique nous condamnait à la défaite ? Y a-t-il eu trahison des élites ?

Les responsabilités majeures de l’Etat-major, qui relativisent toutes les autres questions, ne les suppriment pas. Ma critique du régime parlementaire est très mesurée. L’instabilité ministérielle est une donnée consternante de la 3° République, mais il faut souligner qu’elle a été très relative dans la période 1936-1940 : Blum est resté au pouvoir un an avec une majorité stable ; Daladier a été pendant quatre ans ministre de la Défense et a disposé comme président du Conseil d’une majorité confortable. L’instabilité n’est donc pas un facteur déterminant de la défaite, mais le parlementarisme a eu des incidences qu’on ne peut ignorer ; par le jeu des coalitions, ce régime conduisait toujours au compromis et ce compromis était souvent un faux-semblant. C’était grave lorsqu’il fallait prendre des décisions importantes. Je ne nie donc pas les faiblesses et les fautes du régime, mais il ne faut pas les surestimer : tous les crédits demandés pour la défense nationale ont été accordés sans difficultés.

Le drame politique de l’époque, c’est la division très profonde des Français. Dans la France de l’entre-deux-guerres la cohésion s’est détruite : le jeu politique français a été complètement transformé par l’apparition du communisme comme facteur politique en France et en Europe. Pour moi, cette transformation du jeu politique, mais aussi de la psychologie politique, a été un facteur désastreux. Souvenez-vous que le Parti communiste, qui était marginal jusqu’en 1935, a fait élire 72 députés en 1936. Dans le même temps, l’Union soviétique a fait son entrée sur la scène européenne en concluant avec la France un traité d’assistance mutuelle qui a provoqué un bouleversement psychologique dans une grande partie de la droite, qui a considéré qu’on livrait la France aux Soviétiques. Entre 1935 et 1936, on a vu un extraordinaire retournement des droites françaises qui jusqu’alors se caractérisaient par un nationalisme anti-allemand. Le traité franco-soviétique faisait apparaître un second ennemi, et tout le problème fut de savoir quel était l’ennemi principal, Hitler ou Staline. On n’avait pas eu une telle perturbation depuis les guerres de religion : au combat contre un ennemi extérieur bien caractérisé, se surajoutait l’impact d’une religion temporelle à laquelle la droite était hostile et qui intervenait dans le jeu politique français. Les droites françaises se sont alors disloquées : une fraction, celle de Paul Reynaud et Mandel, continuait de considérer que l’ennemi était allemand ; une minorité fascisante (Brasillach, Drieu la Rochelle) avouait ses complaisances pour l’Allemagne, mais surtout une large fraction a été atteinte d’un nationalisme conditionnel ; pour elle, il fallait demeurer attentiste en Europe car toute crise grave ferait le jeu du communisme, car une guerre perdue entraînerait la communisation de la France. Par exemple, Tixier-Vignancourt – qui n’était ni pro-allemand ni fasciste, plutôt un radical d’extrême-droite – me disait qu’en 1940 il se serait allié avec l’Allemagne : la France serait alors restée au balcon lors d’une guerre germano-soviétique qui lui aurait laissé le temps de s’armer !

Cet éclatement des droites est un des grands facteurs de faiblesse psychologique de la France d’avant-guerre mais ce n’est pas le seul. Le pacifisme a représenté un mouvement important, qui comportait plusieurs courants : pacifisme idéologique de tradition jaurésienne lié à l’antimilitarisme de gauche ; pacifisme « sentimental » inspiré par les horreurs de la guerre de 1914-1918 ; pacifisme de l’extrême droite. Il y a aussi une crise de la conscience française : à partir de 1930, la France découvre qu’elle n’est plus une grande puissance sans vouloir l’admettre. Cette crise a été aiguisée par l’arrivée de Hitler : à droite comme à gauche, nous avons souffert de notre faiblesse démographique, de nos faiblesses industrielles, de la médiocrité de notre vie politique, par rapport à cette Allemagne jeune, conquérante. Il y a eu un sentiment très profond de la décadence française, qui était désastreux à la veille d’une grande guerre.

Royaliste : Quel est le climat au début de la guerre ?

Jean-Louis Crémieux-Brilhac : Entre Munich et la déclaration de guerre, il y a eu un revirement considérable de l’opinion publique française : quand la guerre a été déclarée, les Français étaient prêts à la faire ; ils l’avaient comprise et acceptée tout en la considérant comme un grand malheur. Si l’offensive avait été décidée en septembre 1939, il n’y aurait eu ni hésitation ni murmure. Mais les élites ont-elles trahi ? Il faut regarder les choses de près. Au Parlement, un parti de la paix s’est immédiatement créé à la Chambre qui regroupait des socialistes, des radicaux et des gens de droite. Mais comme les communistes sont eux aussi contre la guerre, ce parti n’exprime pas ses intentions et parle un double langage. Lorsque la Finlande est attaquée par l’Union soviétique, une campagne de presse est organisée en faveur de l’intervention militaire française en Finlande. Des responsables politiques importants – tels P.E. Flandin – soutiennent que Staline pourrait être renversé et reprochent à Daladier d’être trop mou. Le parti de la paix pense que la défaite de l’URSS permettrait de faire mettre fin à la guerre avec l’Allemagne. On voit là l’incohérence et l’irresponsabilité de certains hommes politiques. Daladier est renversé dans ce contexte, sans que cela change quoi que ce soit puisque Paul Reynaud a continué la même politique. D’autre part, il est vrai que Louis Renault a refusé de faire fabriquer des chars, que Louis Berliet, intégriste proche de l’Action française, a refusé de faire des obus. Trahison ? On peut en discuter. Mais le fait est qu’il s’agit de cas isolés ; il n’y a pas eu de cinquième colonne au service de l’Allemagne.

Royaliste : La France était-elle suffisamment armée ?

J.-L. Crémieux-Brilhac : Nous avions plus de chars que les Allemands et notre artillerie était largement supérieure. La seule faiblesse marquée était celle de l’aviation. Mais, à cette époque, on nous a dit que nous n’étions pas armés, et nous l’avons cru. Mais il est vrai que le réarmement, entre 1936 et 1939, s’est mal fait pour une foule de raisons. Les grèves et l’agitation ouvrière ont eu des conséquences mineures : on peut leur imputer le tiers des retards. Surtout, jusqu’au début de 1939, personne ne croyait à l’urgence parce que personne ne croyait à la guerre – en particulier les patrons qui ne se sont pas pressés. D’autre part, les services administratifs de l’armement n’étaient pas à la hauteur. On n’a pas compris qu’une guerre moderne exigeait la mobilisation économique de la nation : comme il n’y avait pas de ministère de la Production industrielle, l’industrie n’a pas été mobilisée. D’autre part la doctrine militaire officielle imaginée par le maréchal Pétain était fondée sur la ligne Maginot, qui devait permettre d’attendre, de compléter les armements et de prendre ensuite l’offensive. Enfin, la notion des systèmes d’armes était ignorée : quand on a décidé in extremis de créer des divisions blindées, on n’avait pas pensé à la défense aérienne des chars, aux camions d’accompagnement, aux pompes à essence pour le ravitaillement, aux trans missions. Manquait donc la conception intellectuelle qui préside à l’emploi des armes. La somme d’armement dont nous disposions nous permettait de tenir contre l’Allemagne : ce qui est en cause c’est la conception, c’est la doctrine, c’est l’emploi.

L’effort massif d’armement a commencé après la déclaration de guerre, mais on s’est aperçu que les commandes n’étaient pas exécutables car les ouvriers et les techniciens nécessaires étaient sur le front : les patrons n’avaient pas fait les demandes d’affectation spéciale et l’état-major ne voulait pas que les ouvriers communistes restent en usine. D’où des retards énormes. Heureusement, Raoul Dautry, nommé ministre de l’armement, a organisé la production de manière remarquable, ce qui nous a permis d’être à égalité avec les Allemands – sauf pour l’aviation. Sur ce point, je montre que les patrons ont joué le jeu à quelques exceptions près et que la classe ouvrière a effectué un travail énorme, même s’il y a eu du coulage, des freinages et de l’absentéisme – mais très peu de sabotages, qui n’ont jamais été pilotés par le Parti communiste. Le rythme lent s’explique beaucoup plus par une réaction corporative que par des considérations politiques.

Royaliste : Quelles sont les causes principales de la défaite ?

Jean-Louis Crémieux-Brilhac : La défaite a été due avant tout à l’incapacité d’un état-major rétrograde. II ne faut pas oublier que nous avons eu 100.000 tués en six semaines ce qui montre que les Français ont combattu. Il y a eu des différences de comportement phénoménales entre unités. A une exception près, toutes les unités d’active, toutes les divisions dans lesquelles il y avait un encadrement solide et aussi le goût de la technique (artillerie, génie, chars) se sont bien comportées. Mais on a vu aussi des cas lamentables, notamment l’affaire de Sedan : 25.000 hommes ont pris la fuite. Il faut savoir que les divisions enfoncées à Sedan étaient composées d’hommes de 36 ans, qui n’avaient jamais fait d’exercice, qui n’étaient pas encadrés, qui ne connaissaient pas leurs chefs car on avait mélangé des compagnies appartenant à des régiments différents. Les fortifications n’étaient pas achevées et pas armées parce qu’on n’imaginait pas que les Allemands attaqueraient Sedan. Ajoutez à cela la surprise provoquée par la guerre de mouvement… Mais, toutes les fois que des unités ont été bien encadrées et bien engagées, elles ont tenu, notamment dans les batailles d’arrêt sur l’Aisne et sur la Somme.

Lorsque les troupes ont été débordées, il y a eu une désintégration générale aggravée par l’exode des civils : tout ce qui était dans le bagage mental des individus – le souvenir du pacifisme, le doute sur la guerre, la haine de la République, la haine du capitalisme etc. – a joué à ce moment-là un rôle désastreux. Il n’en demeure pas moins que l’état-major porte la responsabilité principale. Cette défaite a été une défaite militaire, ses causes sont des causes militaires. Les causes directes de la défaite ont été d’ordre stratégique, d’ordre technique, c’est-à-dire erreur du commandement.

Il serait toutefois injuste de ne pas reconnaître que la doctrine défensive qui avait inspiré une large part des erreurs du commandement, avait été avalisée par tous les gouvernements et répondait aux aspirations d’une nation qui ne s’était pas remise de la saignée de la Grande Guerre.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 554 de « Royaliste » – 11 mars 1991