Jean-Luc Mélenchon, Chantal Mouffe, Christophe Ventura

Jean-Luc Mélenchon, Chantal Mouffe, Christophe Ventura

Nous improvisons peu ! Au cours d’une passionnante soirée qui l’a vu dialoguer avec la philosophe politique Chantal Mouffe, Jean-Luc Mélenchon a raisonnablement dévoilé ses batteries en évoquant la manière dont il entend mener le combat électoral au cours des mois qui nous séparent de l’élection présidentielle. (1)

On a ainsi appris que toutes ses déclarations, même celles qui relèvent de la polémique pour réagir aux propos de Nicolas Sarkozy au sujet de « nos ancêtres Gaulois », sont bien articulées avec une solide réflexion stratégique. Faisant notamment sien le constat de l’émergence d’un « moment populiste », qui voit au moins provisoirement se substituer une dichotomie peuple/oligarchie à la traditionnelle opposition gauche/droite, le candidat de « la France insoumise » est bien décidé à mener un combat dans le champ du culturel afin de donner au sens commun un sens qui lui soit favorable. Chantal Mouffe, l’une des théoriciennes de cette lutte, a profité de cet échange public avec un politicien engagé pour faire une intéressante mise au point au sujet de ce qu’elle appelle « les affects communs ». Les adversaires du combat populiste ne verront là que « passions collectives » avec lesquelles il ne serait indigne de jouer. Jean-Luc Mélen­chon, qui fréquente quotidiennement les médias, sait à quel point il est dangereux de s’aventurer sur ce terrain miné. Celui-ci a très longtemps été privilégié par l’extrême droite, et délaissé par une gauche qui a toujours davantage cru aux effets du seul discours rationnel. Mais voilà : la percée de Podemos, en Espagne, montre que le domaine des « affects communs », selon Chantal Mouffe, ne saurait être délaissé plus longtemps.

À cet égard, il nous faut reconnaître le courage du chef du parti de Gauche. Il doit, presque seul, mobiliser les passions vers les idéaux de « justice sociale », d’« égalité » et de « souveraineté populaire », identifiés au cours de cet intense dialogue à deux, et éloigner les foules des débats identitaires pourvoyeurs de guerre civile. La technique a montré sa validité en Grèce ou en Espagne. Elle a permis de propulser sur le devant de la scène politique de nouvelles forces. Le « populisme de gauche », tel qu’il a été théorisé par Chantal Mouffe, ne peut plus, aujourd’hui, être ignoré. L’horizon ultime est, bien-sûr, la conquête du pouvoir.

Et c’est là que le bât blesse, dans le combat populiste à la sauce Mélenchon. Chantal Mouffe le reconnaît elle-même, le combat populiste ne relève en rien du débat programmatique. Jean-Luc Mélenchon croit pouvoir y remédier en associant à la construction d’un nouvel idéal commun la proposition d’élection d’une assemblée constituante. Il s’agit, pour lui, de reproduire le miracle de la gauche latino-américaine d’il y a quelques années.

Chantal Mouffe insiste pourtant davantage sur la construction d’un « populisme de gauche » typiquement européen que sur celle du « national populisme » promu par les latino-américains. Mélenchon cède-t-il trop à son aile gauche ?

Très modestement, les royalistes de la NAR feront remarquer qu’en Espagne les projets de réforme constitutionnelle du parti Podemos ne constituent en rien une remise en cause d’envergure. Les cinq points envisagés dans le programme du parti ne concernent que quelques articles du texte fondamental. Il s’agit justement, en accord avec le combat populiste d’aujourd’hui, de faire respecter les impératifs de justice sociale, une meilleure séparation des pouvoirs ou encore de lutter contre la corruption. Alors que les principaux dirigeants de Podemos se disent tous « républicains », Jean-Luc Mélenchon devrait être touché par le fait que la proposition d’en finir avec la monarchie, pourtant très présente à la gauche radicale espagnole, n’est absolument pas inscrite dans le programme de gouvernement de Podemos. Pour la simple et bonne raison que la question de la forme des institutions n’est en rien une urgence. Il est, certes, question d’un « processus constituant » dans certains textes. Mais le début de sa mise en oeuvre est, de fait, remis aux calendes grecques. Il est vrai que le parti qui portant les revendications des Indignés espagnols au Parlement fait aujourd’hui face à une crise existentielle, et qu’il hésite  encore un plus grand ancrage à la gauche de la gauche et un combat plus strictement populiste.

Il faut reconnaître que Jean-Luc Mélenchon excelle, quand il lit Victor Hugo, au cours de ses meetings. De son propre aveu, il s’agit de viser à l’« esthétisation des valeurs » qui lui sont chères. Mais, pour radicaliser la démocratie dans un sens enfin favorable au recouvrement du pouvoir par le peuple ou ses représentants élus, statut dans lequel il évolue, Jean-Luc Mélenchon pourrait amener le débat sur un terrain que l’on sait défavorable à l’oligarchie qu’il dénonce avec nous : celui de la souveraineté monétaire. Ce serait tout à l’honneur de celui qui prétend engager un rassemblement national. Le candidat à l’élection présidentielle donne une excellente analyse des errances actuelles de la social-démocratie. Il se réfère justement à la contamination tranquille des esprits trop confortablement installés dans les appareils des partis par l’idéologie dominante, en matière économique. Revendiquant la souveraineté populaire, Jean-Luc Mélenchon néglige son pendant indispensable, en la matière : la souveraineté nationale. Cette souveraineté là était la grande absente de son dialogue avec Chantal Mouffe. Dans l’ordre des priorités, c’est pourtant bien son exercice qui est le préalable indispensable au sauvetage le plus rapide de l’idéal commun européen. La descente aux enfers de Syriza, en Grèce, et le long purgatoire dans lequel semble s’engager Podemos, en Espagne, sonnent comme des avertissements.

Christophe BARRET

 

(1) La vidéo de ce dialogue animé par Christophe Ventura sera prochainement disponible sur le site Mémoire des luttes (www.medelu.org)

Editorial du numéro 1108 de « Royaliste » – 2016