Avocat, docteur en droit public, essayiste et historien, Jean-Philippe Immarigeon a publié plusieurs essais dont La diagonale de la défaite (Bourin Editeur, 2010), et Pour en finir avec la Françamérique (Ellipses, 2012). Il est co-responsable Défense de République souveraine.

***

Combien vaut la République d’Equateur ? Un peu plus de dix milliards de dollars, soit le montant du prêt accordé par le FMI et la Banque mondiale en échange de la livraison de Julian Assange. Raccourci malhonnête ? Quel est donc alors le prix de la République française ? Neuf milliards d’euros, soit le montant des contrats signés avec l’Arabie Saoudite entre 2009 et 2017, au prix de notre silence concernant la cobelligérance française dans la guerre au Yémen.

Le ridicule n’a jamais tué personne, la Ministre des Armées en a encore une fois fait la brillante démonstration lors de sa récente audition devant le Sénat. A l’écouter, il n’y a aucune preuve que des armes françaises soient utilisées contre les populations par la coalition Restore Hope (saluons l’imagination débordante de ceux qui trouvent à nos guerres des noms aussi charmants, là encore le ridicule est mis à dure épreuve). C’est déjà ce qu’elle avait affirmé sur France Inter le 20 janvier dernier : « Ce que je peux vous dire, c’est que nous n’avons récemment vendu aucune arme qui peut être utilisée dans le cadre du conflit yéménite. […] Je n’ai pas connaissance du fait que des armes soient utilisées directement dans ce conflit. » Sur Radio Classique le 17 avril, elle assurait crânement : « Ces armes ne sont pas utilisées de façon offensive dans cette guerre au Yémen et on ne peut donc pas de façon mécanique, en tout cas moi je n’ai pas d’éléments de preuve permettant de dire cela, que des armes françaises sont à l’origine de victimes civiles au Yémen ». La Grande Muette serait-elle devenue la Grande Sourde ? Notre implication directe a abondamment été documentée depuis plusieurs années par de nombreuses ONG et de nombreux sites d’information, et il suffit de prendre connaissance de la liste très officielle des exportations françaises pour le constater.

L’Arabie a ainsi récupéré récemment, n’en déplaise à Madame Parly, le contrat d’équipement de l’armée libanaise, soit 250 blindés de proximité et des hélicoptères armés, et 24 canons Caesar de 155 mm qui s’ajoutent aux 132 déjà détenus par l’armée saoudienne. Usage défensif, argue la Ministre des Armées, ils restent à la frontière : c’est se moquer du monde ! Le Caesar est un engin sur roues à grande vélocité qui peut passer du défensif à l’intrusif en l’espace de quelques heures. Il a été abondamment utilisé par la Task Force Wagram en Syrie, avec les interrogations qu’on sait sur les dommages collatéraux sur les populations civiles (Madame Parly a fait censurer un article du commandant de l’unité paru dans la Revue Défense Nationale).

La ligne officielle reste cependant que ces armes sont uniquement défensives et non pas utilisées contre l’insurrection houthiste. Même les Leclerc vendus aux Emirats, membres de la coalition ? Même les Leclerc émiratis. Pourtant ce n’est pas ce que dit un rapport d’une quinzaine de pages rédigé le 25 septembre 2018 par la Direction du Renseignement Militaire (DRM), qui fait le décompte des armes vendues à l’Arabie saoudite et aux Emirats et utilisées au Yémen. Rapport qui a rapidement fuité (à peine deux semaines) et a été mis en ligne le 15 avril dernier par le site Disclose et plusieurs médias (Arte Info, Radio France, Konbini, Mediapart et The Intercept). Or on vient d’apprendre qu’une enquête a été ouverte dès le 13 décembre 2018 par le Parquet de Paris pour « compromission du secret de la défense nationale », et les investigations confiées à la Direction Générale de la Sécurité Intérieure. Trois journalistes ont été convoqués. On comprend que Madame Parly soit davantage préoccupée d’un ministère qui fuit de toutes parts que du sort des enfants yéménites, et on n’épiloguera pas sur la veulerie d’un Parquet général qui, depuis la crise des Gilets Jaunes, nous fait regretter la vénalité des charges du temps que les Parlements disaient « merde » au roi, ni sur le fait que des agents de la DGSI soient devenus OPJ, le respect de l’état de droit n’étant plus désormais, dans le vieux royaume de France, qu’un vœu pieux et un très lointain souvenir.

Mais pour les chars Leclerc c’est pousser le bouchon beaucoup trop loin, au-delà de la décence et du ridicule : car point n’est besoin de lanceurs d’alerte, il suffit de lire ce qui est très officiellement dit et publié. Prenez son fabricant, le groupe Nexter (ancien GIAT) qui vendit naguère ces blindés aux Emirats : « Pour ce qui est des Leclerc, je vous confirme que leur implication au Yémen a fortement impressionné les militaires de la région », se vantait son PDG en 2017, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale. Depuis cette date, le groupe fournit munitions, pièces détachées et surtout assistance logistique et technique sur le terrain. Mais la France dépêche aussi des observateurs officiels. On peut ainsi lire dans Ultima Ratio, le blog de l’IFRI, think tank à l’atlantisme revendiqué, un article technique en date du 2 décembre 2016, sur « Les leçons de l’engagement des chars Leclerc au Yémen » signé de l’adjudant Guillaume Paris, instructeur spécialiste de l’Ecole de Cavalerie. Et dans un numéro de la revue de cette dernière, Cavalerie, datée de juin 2016 (qui cite en exergue Maxime Weygand) on trouve un article du chef d’escadron Jean-Marc Sapet relatif aux fructueux échanges entre tankistes français et émiratis dans le cadre du « Club Leclerc ». On y lit : « Cette année, le retour d’expérience (Retex) émirien de l’engagement opérationnel de deux GTIA Leclerc (une centaine de chars !) au Yémen était au cœur des débats. » Et plus précisément : « Les Emiriens ont réalisé de nombreux tirs à grande distance au Yémen et ont expliqué être à la recherche d’une munition anti-personnel de 120 mm, efficace à longue distance, notamment en milieu montagneux. En attendant l’obus trimode appelé air burst de 120 mm encore en développement, la délégation s’est intéressée à la munition de 120 mm canister (obus à effet canalisé OEFC) en dotation pour les régiments Leclerc (stock guerre). L’OEFC présente une efficacité intéressante (antipersonnel, anti-véhicule, antistructure) entre 400 m et 1.000 m. »

A titre d’information, canister est le mot anglais pour mitraille : l’obus en question ressuscite donc les boîtes à mitraille qui étaient si dévastatrices à courte distance dans les marines des Lumières et sur les champs de bataille continentaux. Le modèle américain comporte par obus 1.100 billes en carbure de tungstène de 9.50 mm de diamètre. De la très grosse chevrotine en quelque sorte, et Madame Parly pourra toujours dire que c’est pour la chasse au sanglier d’Aden que l’armée française a prélevé sur son stock pour fournir nos alliés et clients.

Au niveau protection, la revue annonce que « Nexter prévoit, pour la rénovation du char Leclerc et en complément d’autres mesures de renforcement de la protection, un kit amovible de renforcement du plancher du Leclerc contre les IED. » IED est, pour ceux qui étaient en villégiature sur la planète Mars depuis la guerre d’Afghanistan, l’acronyme américain pour désigner les bombes statiques souvent enterrées, catégorie machine infernale de la rue Saint-Nicaise (l’Amérique a ceci d’extraordinaire que, éternel premier matin du monde, elle recycle le vieux en le faisant passer pour du neuf).

Conclusions de la revue de la Cavalerie de Saint-Georges – qui doit confondre le Leclerc de Paris et Strasbourg de 1944, avec celui de Saint-Domingue et Cap-Français de 1802 : « Les Emiriens sont dans l’ensemble très satisfaits du char Leclerc qu’ils jugent bien protégé, fiable et efficace. L’intérêt de ce Retex tient au fait que les unités blindées ont été employées dans des terrains très variés : désert, montagne, zone urbaine. » C’est bien ce dont se vantait le patron de Nexter. Le stupéfiant est que des citoyens français en tirent fierté.

Car ces propos et écrits vantant une cobelligérance qui n’est qu’un secret de Polichinelle, seront-ils assumés par leurs auteurs si un jour la Cour Pénale Internationale enquête sur des crimes de guerre (l’ONU n’est pas loin de les qualifier de crimes contre l’Humanité), alors que le Parlement français n’a jamais été consulté ni même informé, au titre de l’article 35 de la Constitution (1), sur cette nouvelle Guerre d’Espagne ? Madame Florence Parly objectera sans doute qu’à la date du début de notre implication, elle était encore préoccupée des trains qui déraillent comme directrice générale à la SNCF à 52.000 euros par mois (après avoir touché à son départ d’Air France la somme de 675.000 euros). Et qu’à sa connaissance l’Armée française n’est pas un avion cloué au sol ni un train qui déraille, et n’a d’ailleurs jamais déraillé. Et puis le ridicule n’a jamais tué personne.

Jean-Philippe IMMARIGEON

(1) Voir l’article mis en ligne le 26 avril 2018 : « Non, Monsieur le Président, vous n’êtes pas chef de guerre ! » http://www.bertrand-renouvin.fr/non-monsieur-le-president-vous-netes-pas-chef-de-guerre-par-jean-philippe-immarigeon/

Cavalerie Juin 2016 CouvertureCavalerie Juin 2016 page 12-1Cavalerie Juin 2016 page 12-3Cavalerie Juin 2016 page 12-2