Demandez à un Français quel fut le plus grand homme d’Angleterre, il donnera immédiatement un nom. Demandez-lui qui fut le héros incontesté de la Seconde Guerre mondiale, il vous répondra la même chose. Et s’il fallait n’en retenir qu’un protagoniste à qui la France doit d’être encore libre, il citera, quitte à chagriner les mânes de Mon Général, le même patronyme. Mais Charles de Gaulle aurait sans doute fait les mêmes réponses, lui qui, le 7 avril 1960 rappela devant le Parlement de Londres qu’en 1940 la Grande-Bretagne « assuma seule la liberté du monde ». Car lorsque Malraux dit que l’Angleterre n’est grande que pour elle-même quand la France est grande pour le monde entier, il oublie, toujours dixit de Gaulle, « la gloire immortelle de Winston Churchill ».

Winston Churchill et Léon Blum

Quelle étrange renommée chez nous que celle d’un descendant du Malbourough de la contine, à qui on ne tient pas rigueur du calvaire de la seconde plus belle flotte que la France ait possédée ! Lui-même en avait la conscience tranquille et ne doutait de rien, en témoigne cette intervention en français à la BBC, en octobre 1940, alors que la carcasse du Bretagne est encore fumante en rade d’Oran, comme le sont les canons du Richelieu qui ont riposté à Dakar à l’attaque de la Royal Navy, et qui y va de go : « Français ! C’est moi, Churchill, qui vous parle ! ». Inconscience ou inculpabilité ? Il s’agit de mettre les rieurs de son côté, et ça, il sait faire : « Nous attendons l’invasion promise de longue date ; les poissons aussi ». Sacré Winston !

Aussi lorsqu’une fiction, une de plus, suit le personnage dans la crise du printemps 1940, le même intérêt populaire et historique s’empare des nations cousines, de part et d’autre du Channel. C’est ce qui se passe pour Darkest Hour (avec Gary Oldman) sorti ces jours-ci et qui a déclenché, à Londres comme à Paris, les mêmes débats et les mêmes enthousiasmes un peu forcés comme les mêmes réserves – à dire vrai ce sont les secondes qui dominent, disons, pour rester aimable avec les auteurs, que la critique est assez partagée.

Il faut dire qu’il y a saturation, même si la marque Churchill fait vendre et pas seulement les cuvées spéciales des champagnes Pol Roger que Sir Winston appréciait au-delà du raisonnable. Une soixantaine d’acteurs l’ont déjà incarné au cinéma comme à la télévision, la BBC en ayant fait, comme il se doit, son personnage fétiche dans des œuvres qui hésitent entre biopic et didactique, ne sachant choisir entre le portrait d’un bonhomme hors du commun et le rappel pédagogique des heures les plus périlleuses de l’Europe. Mais faut-il choisir ?

On citera ainsi, pour la TV, Into the storm en 2009 (avec Brendan Gleeson) et Churchill’s Secret en 2016 (avec Michael Gambon), et pour le cinéma Churchill en 2017 (avec Brian Cox) qui se focalise sur la préparation du Débarquement de 1944. Et on pourrait se perdre dans l’énumération des œuvres où il apparaît comme personnage qu’on n’ose dire secondaire, comme dans la série The Crown, et même dans quatre épisodes du mythique Doctor Who (saisons 5 et 6), lui conférant un peu du statut magique et intemporel du héros éponyme. Signalons également The Gathering Storm en 1974 avec Richard Burton dans le role titre et, toujours pour la BBC, un Churchill and the generals en 1981.

Nous ne sommes pas en reste puisque le Vieux Lion est le personnage obligé de toutes nos fictions sur la défaite de 1940, portant la contradiction à un Paul Reynaud qui perd pied, et mettant à l’étrier celui d’un certain général de brigade à titre temporaire. Liquidons ici un sujet qui n’a même plus l’heur d’énerver : les Français ont disparu des films anglo-saxons, nous ne sommes même plus le pays dont les routes sont bordées de platanes pour que la Wehmacht puisse y marcher à l’ombre, nous n’existons plus. Dunkirk l’année dernière comme Darkest Hour cette année auront consacré la victoire posthume de Roosevelt dans sa croisade anti-française. Vendre un film à Hollywood nécessite de satisfaire à un cahier des charges précis, et le French Bashing ne semble même plus lui convenir, il faut désormais la réécriture orwellienne de l’Histoire – mais les Britanniques ne sont pas mieux lotis, qui n’ont toujours pas digéré l’affront national du film U-571 de 2000, qui attribue aux Américains la capture d’une machine Enigma.

Churchill, lui, fait vendre. Quel autre personnage peut se targuer d’avoir été à la fois un hérault de la liberté et un alcoolique avoué, un essayiste perspicace et un maniaque du travestissement, un redoutable polémiste et un peintre amateur très correct ? Que nous dit alors ce Darkest Hour, une fois admis le classicisme de sa forme et saluée la performance de Gary Oldman, qu’on n’ait pas encore mis en scène de ces semaines qui vont du 10 mai au 3 juillet 1940, de la bascule de Sedan à l’attentat de Mers el-Kébir ? Que Churchill entraîna les Britanniques dans la poursuite de la guerre, ce que l’on avait fini par comprendre ; mais, et c’est nouveau pour le grand public, qu’il dut, à domicile, batailler ferme pour s’imposer à un gouvernement que Hitler tenta sur le mode : votre île et votre empire ne m’intéressent pas, je vous les laisse avec votre flotte si vous me laissez les mains libres sur le continent ! D’où cette double interrogation : la première, qui était en toile de fond de tout ce qui a été dit et répété mais pas de manière aussi claire, est de savoir si, sans Winston Churchill, le Royaume Uni et le Commonwealth auraient continué la lutte au soir de la déroute française. La seconde, plus brutale, est de savoir s’il fut lui-même menacé d’être débarqué au moment de cette débâcle qui était aussi celle du British Expeditionnary Force ?

Cette approche est bien connue et documentée par les historiens depuis une trentaine d’années, et je ne peux que renvoyer à tous les travaux de François Delpla sur la question, et à son billet http://www.delpla.org/site/articles/articles.php?id=127&cat=11 que l’on peut résumer ainsi, même si c’est de manière très réductrice : film imparfait et incomplet mais qui a le mérite de sensibiliser les opinions à cette crise, avec un bémol toutefois que l’on ne peut que partager, sur la scène du métro. Trouvaille scénaristique mais bêtise logique qui fragilise la démonstration et brouille les cartes : qui a entraîné qui, de la nation et de ses dirigeants ? Quitte à reverser dans l’hagiographie churchillienne traditionnelle, rejoignons François Delpla quand il écrit que le seul obstacle qui se dressa face à Hitler fut Churchill, qui n’avait pas besoin de valider, pour parler comme le management, son intuition ; le peuple britannique, tout aussi en état de sidération que le peuple français, aurait accepté ce que ses dirigeants auraient imposé. Et Eric Hobsbawm a raison lorsqu’il écrivit : « Ceux qui reconnurent qu’il n’y avait pas de compromis possible – ce qui était une appréciation réaliste de la situation – le firent pour des raisons qui n’avaient rien de pragmatique. Ils jugeaient le fascisme par principe et a priori intolérable. »

Si Churchill douta, quelle fut la nature de ce doute ? Sur la nécessité de se battre contre le nazisme, certainement pas : sur la meilleure manière de s’y prendre, peut-être. Sa première préoccupation – et c’est là que la sortie de la France des films anglo-saxons est une ânerie monumentale – n’est pas le BEF mais l’armée française à laquelle, comme beaucoup mais lui sans doute plus que d’autres, il vouait un véritable culte. C’est même sa seule préoccupation lorsqu’il saute dans un avion et vient à Paris le 16 mai : si l’armée française cède, lui-même, sur un siège éjectable, sautera. Le combat de Churchill se joue donc sur deux plans : convaincre les dinosaures de l’appeasement, Halifax et Chamberlain, de ne pas l’obstacler, pour citer un des nombreux barbarismes de son français fleuri, et en même temps convaincre les Français de ne pas renoncer. Et il s’agit du même combat. Il le poursuivra, une fois sa situation domestique raffermie, mais sans grand espoir à Briare les 11 et 12 juin et à Tours le 13 juin, psychodrame franco-britannique reconstitué maintes fois chez nous par le cinéma et la télévision.

Car quelle différence finalement – si l’on écarte ceux qui virent dans la victoire allemande une revanche sur 1789 et la Gueuse, et acceptèrent idéologiquement le nazisme – entre les réalistes de Bordeaux et ceux de Londres ? Comment ne pas être tenté de gagner du temps, la première manche étant perdue, et accepter la proposition hitlérienne qui est finalement peu ou prou la combinaison de Rethondes, certes à prendre ou à laisser mais qui permet de conserver un brelan dans sa manche (c’est du moins autour de cette illusion que se développe, depuis soixante-dix ans, toute l’interprétation pétainiste) : empire-flotte-or ?

Sauf que là encore ceux dont parle Hobsbawm firent, aussi et surtout, un pari, celui du discours du général de Gaulle du 18 juin et des jours suivants lorsque, à la triade française encore intacte, il ajoutait un quatrième mousquetaire. Ce pari, qu’écartaient les « réalistes », tient en un syllogisme très simple et, aux yeux de Churchill comme de Gaulle, très évident : l’enjeu de cette guerre est total pour la civilisation dite occidentale, en conséquence cela prendra le temps qu’il faudra mais l’Amérique y entrera, et ce jour-là la guerre sera gagnée. C’est peut-être ce qui différencie, et avant même l’offensive allemande, ces deux lutteurs du reste de leurs commensaux politiques. Avec toutefois cette différence : alors que Charles de Gaulle ne connaît l’Amérique que par les essais neo-tocquevilliens des années trente qui décrivent un monstre en gestation (Duhamel, Romains ou Dandieu et Aron, Bernanos bien sûr, Durtain, Cocteau mais aussi, d’une certaine mesure, Morand, Maurois ou Siegfried) mais n’a aucun doute sur l’engagement des Etats-Unis, Winston Churchill, à moitié américain et qui connait bien les compatriotes de sa mère (signalons en passant, puisque nous sommes dans l’invention des frères Lumière, la mini-série de 1974, Jenny, avec Lee Remick dans ce rôle), est plus inquiet, et sa relation de la guerre atteste, une fois gagnée la Battle of Britain, qu’il lui faut encore gagner celle de l’engagement américain, et que c’est loin, très loin d’être joué.

C’est ce qui m’avait frappé lorsque je lus, jeune, ses Mémoires sur la Seconde Guerre mondiale dans la traduction de 1947, que le Cercle du Bibliophile avait édité en douze volumes sous couverture rouge cerise écrasée, illustré de nombreuses photos et cartes, avec en annexe cette mine extraordinaire de notes et rapports dont il inonda ses ministres et, plus encore, ses amiraux et généraux qui n’en pouvaient mais, l’ombre de Gallipoli ne cessant d’être présente. Churchill se bat contre le nazisme et, en même temps, ferraille, jusqu’au bout, jusqu’à Postdam, avec l’Amérique. C’est un versant du personnage que l’on sous-estime, puisque la doxa gaullienne nous le présente comme aligné, pour ne pas dire aliéné, aux Etats-Unis. Mais les vacheries, comme seuls les sujets de Sa Gracieuse Majesté se permettent à l’encontre de leurs anciennes colonies américaines, sont nombreuses dans le texte : concernant une recommandation de Roosevelt sur l’indépendance inéluctable de l’Inde, concernant leur fiasco du débarquement d’Anzio (après celui du Maroc et de Salerne) et l’hypertrophie ridicule de la logistique dans l’armée américaine, et surtout dès l’automne 1940, une fois la bataille du pouvoir gagnée aux Communes et celle d’Angleterre dans les airs, celle du Lend-Lease qui va l’occuper jusqu’en février 1941.

Pour m’être penché sur la question en 2012, à l’occasion de l’écriture d’un documentaire, sur l’évasion de l’or de la Banque de France en 1940, et avoir consulté le dossier French Gold des archives de la Bank of England, je confirme que les tensions furent aussi extrêmes que le suggère Churchill, et que le pari sur l’engagement du Nouveau Monde aurait pu rétrospectivement relever de l’acte de foi irrésolu. Il fallut là encore toute la patience et la diplomatie du Premier britannique pour éviter une rupture avec les Américains que certains membres du War Cabinet demandaient (Bevin et Beaverbrook). Je le signale parce que Churchill fut souvent bien seul dans son rôle tout à la fois de leader charismatique mais également de médiateur toujours sur la brèche, devant une fois se garder à droite et l’autre fois à gauche, et parce que le grand absent des fictions récentes, et leur faiblesse scénaristique, est l’arrière plan du régime parlementaire britannique, encore quelque chose que le public américain – mais pas seulement – sevré de chevaliers Jedi et de seigneurs des anneaux, ne peut ou ne veut plus comprendre.

Et les rapports avec les Etats-Unis ne s’arrangèrent pas suite au vote au Congrès du Crédit-Bail. Signalons une production canadienne de 1993 sur Dieppe qui comporte une scène extrêmement violente entre le Premier britannique et ses généraux d’une part, et leurs homologues américains d’autre part, les seconds traitant les premiers de lâches et de traîtres parce qu’ils ne veulent pas débarquer en France dès 1942. C’est très amusant parce que l’opération en Normandie deux ans plus tard fut quand même aux deux tiers Anglo-Canadienne, et que les Américains étaient sur le point de rembarquer à Omaha après une heure à peine de combat. Si les Godons n’avaient pas été là pour tenir leurs plages, n’a pas chanté Michel Sardou, nous serions peut-être tous en Germanie.

Mais il faut lire également, et les écouter parce que les reconstitutions, quel que soit le talent des acteurs dans le rôle titre, sont en deça de ceux du comédien Churchill jusque dans le bafouillage de textes soigneusement écrits mais dont on ne sait s’il était délibéré ou éthylique, les trois grands discours du printemps 1940 (13 mai « Blood, toil, tears, and sweat », 4 juin « Never surrender » et 18 juin « Finest hour »). Et puis il faut voir et revoir les actualités de l’époque, ou plutôt celles du printemps 1943 et de la visite en Afrique du Nord, pour comprendre comment se fit l’alliance, pas évidente au début de la guerre, entre un cabotin de génie mais titré et un peuple d’ouvriers qui se découvrit à son contact un enthousiasme de teen ager. C’est là, au milieu de la 8th Army, sous le parapluie qui lui sert d’ombrelle ou le casque colonial, troquant son uniforme de colonel des Queen’s Own Hussars contre un hybride de bleu de travail et de pyjama à fermeture éclair comme ceux que portent les nourrissons, qu’il se permet à plusieurs reprises ce signe que fait Gary Oldman dans Darkest Hour, ce V de la victoire avec le majeur et l’index mais paume retournée ce qui, nombre de Français l’ignorent, est chez les Anglais un doigt d’honneur de six siècles dont nous partageons la paternité. Car les chevaliers français ayant promis de couper les deux doigts des archers gallois qui leur faisaient tant de misère avec leur Long Bow, c’est le geste que ces derniers leurs renvoyèrent à Azincourt lorsque, prisonniers, ils défilèrent devant eux.

Mais les Français ne sont pas rancuniers. Au soir du D-Day, au sortir d’une mémorable altercation entre un Churchill murgé au dernier degré et un de Gaulle qui garde son calme quoique n’étant pas, pour paraphraser son délicieux understatement du 7 avril 1960, « constamment et entièrement d’accord sur des points particuliers avec mon illustre ami » (une pièce se joue actuellement à Paris sur cet épisode, Meilleurs ennemis), le chef de la France Libre prononça une allocution que, au 10, Churchill écouta avec Eden. « D’immenses moyens d’attaque, c’est-à-dire, pour nous, de secours, ont commencé à déferler à partir des rivages de la Vieille Angleterre. Devant ce dernier bastion de l’Europe, à l’Ouest, fut arrêtée, naguère, la marée de l’oppression allemande. Il est, aujourd’hui, la base de départ de l’offensive de la Liberté. » Vieille Angleterre, Europe, Liberté : la scansion ternaire gaullienne a tout dit en trois phrases. Eden rapportera que Churchill éclata en sanglots.

En passant, pas un mot ce soir-là pour les Américains, Charles de Gaulle sait très bien d’où viennent les croc-en-jambe. Et il s’agit, pour les Français, de ne pas se tromper d’ennemi héréditaire, n’est-ce pas, mironton mironton mirontaine ?

God bless Winston !

Jean-Philippe IMMARIGEON

 

Avocat et docteur en droit, Jean-Philippe Immarigeon est spécialiste de l’histoire des Etats-Unis et des questions de stratégie. Il a publié chez François Bourin Editeur La diagonale de la défaite, De mai 1940 au 11 septembre 2001 en 2010.